Les Histoires de Caroline

Voyage dans le temps.

Catastrophe, catastrophe ! Tout allait de mal en pis !
La seule chose qu’il avait seulement voulu, c’était rencontrer son aïeul, James Murray Spangler, le grand inventeur de l’aspirateur électrique, pas bouleverser le monde en détournant son invention ! Et voilà qu’il se retrouvait aujourd’hui dans un monde monochromatique, sans couleurs, sans saveurs. Il avait l’impression de se retrouver dans un de ces vieux épisodes de la Twilight Zone qu’il regardait sur le poste couleur de sa grand-mère en se demandant où était donc passée la couleur ? C’était un cauchemar ! C’était forcément un cauchemar ! Il ferma les yeux en pressant fort avant de les rouvrir. Rien. Il se pinça fermement. Rien de rien ! La couleur ne revenait pas. Il ne lui restait plus que le choix de retourner dans sa machine infernale et cette fois-ci, il faudrait qu’il remette tout en ordre, il n’avait pas le choix.
Il redescendit à toute vitesse dans sa cave. La machine n’avait pas bougée, forcément, que craignait-il ? Il s’engouffra par la porte béante qu’il claqua derrière lui et rentra pour ce qu’il espérait être la dernière fois la date fatidique : 02 Juin 1908.
La machine s’ébranla, caqueta, cliqueta, crachota, vibra, tangua, une gerbe d’étincelle le fit sursauter. Sa machine infernale ne supporterait pas de nombreux autres voyages. Il devait réussir cette fois ! Et il avait sa petite idée.
Tout avait été de travers parce qu’il était arrivé bien trop tôt, avant même que son aïeul ne fasse affaires avec Hoover et avait tout fichu en l’air avec sa maladresse. Du coup, d’autres esprits machiavéliques avaient tenté de s’en emparer pour en détourner son utilisation. Il ne devait donc pas se précipiter à l’inauguration mais il devait plutôt retrouver cet idiot de Hoover qui avait été en retard.
La machine s’immobilisa en crachant des jets de fumée comme un dragon en colère. Il se brula la main en essayant d’ouvrir la porte, se prit les pieds dans ses câbles et se retrouva à quatre pattes sur le sol de la cave. Il se redressa et monta les marches de la cave en claudiquant. Hoover…Hoover… Il fallait qu’il trouve Hoover… Sa ferme se trouvait à la sortie de la ville, il pouvait y arriver s’il faisait vite.
Il sortit en trombe dans la rue, sans entendre la cloche de la voiture du tramway et les crissements du frein métallique. Une femme hurla et il se retourna pour voir l’immense wagon qui avançait inexorablement vers lui. Il eut juste le temps de sauter de côté, assez loin pour surgir devant les sabots d’un cheval qui trainait une carriole de pommes. Le cheval qui venait de la campagne environnante était déjà bien assez stressé par ces machines diaboliques qui avançaient sans animaux et faisaient un bruit infernal et la vue de cet énergumène sorti d’on ne savait où comme un esprit de l’enfer venu pour l’emmener à la plus proche boucherie finit de lui faire perdre raison. Il s’emballa, renversa l’homme qui tenait ses rênes et qui tomba dans les pommes à l’arrière de la carriole et s’enfuit dans une course folle qui ne dura pas très longtemps car au bout de la rue, juste au niveau de la grande horloge de la cour de justice qui marquait déjà midi, l’heure de la remise du brevet, un grand homme dégarni mais cependant élégant, avec ses petites lunettes rondes et son nœud papillon, traversa la rue pour se rendre à l’hôtel qui se trouvait de l’autre côté de la rue. Le cheval décida que cette fois il ne s’arrêterait pas devant un autre de ces esprits démoniaques et renversa le bonhomme, le piétina de ses sabots et lui fit passer la carriole dessus, roue après roue, avec tout le poids de son chargement de pommes et son conducteur en plus. Les roues s’élevèrent et la carriole vint se coucher quelques mètres plus loin dans un fracas effroyable. La poussière de la route fit disparaître un instant ce tableau grotesque mais quand elle se redéposa, on pouvait apercevoir la carriole renversée et ses quatre roues qui tournaient dans le vide, le cheval qui se trouvait les quatre fers en l’air avec une de ses pattes arrières qui tressautait encore et son conducteur éjecté quelques mètres plus loin, le nez dans la compote de ses pommes.
A quelques pas de là, le piéton était méconnaissable, bouillie hachée, aplatie au beau milieu de la route. Merde. Qu’avait-il encore fait ?
La scène sembla reprendre vie tout à coup. Les femmes crièrent, les enfants pleurèrent et les hommes se précipitèrent vers les malheureux. Lui aussi décida de s’approcher de la foule, voir s’il pouvait aider, personne ne semblait se rendre compte que c’était lui qui était à l’origine de cette catastrophe. Ce qui comptait pour le moment c’était de voir s’il y aurait des survivants. Tandis que certains prêtaient main forte au conducteur de la carriole, il s’approcha de la troupe qui tentait de venir en aide au piéton. Il n’y avait malheureusement plus grand-chose à faire. Il était mort. Et vu l’état dans lequel il était, ce n’était pas plus mal.
« Sait-on de qui il s’agit ? » Dit une voix d’homme à sa droite.
Un autre homme agenouillé à ses côtés glissa la main dans la poche intérieure de la victime et en tira un portefeuille qu’il ouvrit précautionneusement pour ne pas tacher de sang ses vêtements. Il hoqueta.
« C’est monsieur Hoover ! William Hoover ! 
- Et merde… »
Il ne se rendit compte que trop tard qu’il avait parlé à voix haute, quand toutes les têtes se tournèrent vers lui avec hostilité.
« C’est lui ! C’est à cause de lui qu’a eu lieu l’accident !! »
Et re-merde.
Il ne demanda pas son reste et prit la poudre d’escampette en bousculant un homme tout vêtu de noir et au chapeau noir qui allait entrer dans l’hôtel. Bien qu’il fût pétrifié par son regard bleu perçant et ses cheveux d’un blond presque blanc, il ne prit pas le temps de s’attarder davantage. S’il ne regagnait pas sa cave et sa machine à explorer le temps, cette foule allait le lyncher !
A bout de souffle, il dévala les marches de sa cave sur ses fesses, les voix des autres n’étaient pas loin derrière. Il plongea dans sa machine et referma la porte. Il essaya d’entrer 2014 dans la machine mais le compteur s’emballa et avant qu’il ne puisse voir la date qui avait fini par être rentrée, la machine repartit dans le temps en crachotant, brinquebalant, crissant et toussant avant de s’immobiliser enfin.
Il prit le temps de souffler. Qu’avait-il encore fait ?
Il se passa une main lasse sur le visage avant de poser ses yeux sur le compteur : 22 Avril 1942… Merde, il n’avait même pas parcouru la moitié du chemin. Il tapota sur la machine une nouvelle date. Rien. Ah non, elle n’allait tout de même pas le lâcher maintenant, saperlipopette !!! Il se retint de taper sur le tableau de bord car il ne voulait pas endommager sa machine davantage, ouvrit la porte à la volée et passa ses nerfs en rageant, piétinant et  tapant du pied contre l’escalier. De l’air, il lui fallait de l’air. Il remonta les marches de sa cave. Que risquait-il de juste prendre l’air, hein ?
Il ouvrit la porte de sa maison, avança de quelques pas dans le jardinet de devant et se plia en deux, les yeux fermés, pour retrouver ses esprits. Il se redressa pour inspirer plus profondément et ouvrit les yeux sur la rue qui s’ouvrait devant lui. Son sang se glaça.
Bordel de merde, mais qu’est-ce que c’était que ça ?!!
Sur le palais de justice, à la place de la bannière étoilée,  flottait un grand drapeau rouge avec en son centre un cercle blanc recouvert d’une croix gammée noire. En fait, devant chaque maison flottait le même drapeau. Dehors, les gens marchaient d’une façon étrange, le pas lent, le visage sans expression, le regard vide, comme des zombies, mais l’appétit de chair en moins. Que s’était-il donc passé cette fois ?
« Ne me dites pas que cette merde c’est encore à cause de moi ?!! »
Il remonta la rue vers l’hôtel, évitant comme il le pouvait les piétons qui semblaient lobotomisés et qui ne regardaient pas s’il était sur leur chemin ou non. Quelques silhouettes vêtues d’uniformes noirs au brassard nazi se trouvaient devant le palais de justice et n’avaient pas l’air lobotomisées, elles. Au contraire, ces hommes semblaient observer la rue et ses passants, un fusil au creux des bras et ce qui ressemblait à l’aspirateur de Spangler à leurs pieds, juste un peu plus perfectionné semblait-il. Quelle drôle d’idée, un aspirateur dans la rue… Le regard froid des hommes en uniforme se posèrent sur lui. Il fit mine de ralentir et de marcher lui aussi comme un zombie. Ils tournèrent la tête.
L’hôtel était maintenant à quelques centaines de mètres. Il leva la tête vers un placard publicitaire qui prenait toute la devanture sur plusieurs mètres de haut. Il reconnut son aïeul qui serrait la main à un autre homme en uniforme nazi, le regard bleu, perçant, les cheveux blonds, presque blanc… L’homme qu’il avait bousculé avant qu’il n’entre dans l’hôtel.
« Oh putain de bordel de merde ! »
Au dessus des deux hommes, le slogan en lettres géantes disait « Avec les aspirateurs Spangler, aspirez l’esprit des opposants les plus réfractaires ! » Aspirez… Non, ce n’était pas possible… Pourtant quand il releva les yeux vers la photo de James Spangler, il comprit que lui aussi avait été lobotomisé. On avait volé son invention, on l’avait transformé en machine infernale et l’Amérique était tombée dans les mains des Nazis !! Et tout ça à cause de lui !
« Oh merde ! »
Les hommes en uniformes se tournèrent vers lui. Il fit à nouveau semblant d’avancer sans but réel. C’est alors que deux autres soldats sortirent du palais de justice en empoignant un troisième homme qui se débattait. Un bruit de larsen lui perça les tympans et les hauts parleurs au dessus de leurs têtes beuglèrent d’une voix forte avec un fort accent.
« Une fois de plus, vous avez désobéi à nos ordres. La sanction est immédiate, le prisonnier sera Spanglerisé !!! »
Les soldats forcèrent l’homme à s’agenouiller devant les hommes en uniforme et le maintinrent la tête penchée. Le plus grand saisit ce qui ressemblait à l’aspirateur et enclencha un interrupteur. L’aspirateur fit un bruit de turbine de réacteur. C’était tout simplement impensable. La bouche de l’aspirateur était arrondie. On la posa sur le crâne du condamné qui se mit à hurler et le bruit de réacteur fut accompagné d’un bruit morbide de succion.
« NON !! »
Les soldats relevèrent la tête vers lui. Qu’avait-il encore fait comme idiotie ?! Sa seule chance de survie était sa machine. Il se précipita vers sa maison et courut comme un dératé en priant que sa machine voudrait bien repartir, les soldats nazis sur les talons.

Il poussa la porte qui claqua contre le mur de l’entrée, dévala et sauta les dernières marches de la cave, se réfugia dans sa machine maudite et referma la porte derrière lui.
Caroline 2013
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La fin de mon monde.



            Il y avait eu ceux qui y croyaient dur comme fer, les sceptiques, les inquiets, les moqueurs, les agacés, les exaspérés, les indifférents. Elisa n’avait été aucun d’entre-eux mais elle avait également été chacun d’entre-eux à tour de rôle. La fin du monde. Ce n’était que la énième fois qu’on l’annonçait. Il y avait eu le bug de l’an 2000, la station spatiale internationale, le réchauffement climatique, l’histoire de l’humanité avait résisté aux guerres, aux déluges et aux pandémies. Et alors ? L’humain était chaque jour plus nombreux et si certains avaient un destin dramatique qui mettait fin à leur petit bout d’existence, d’autres se relevaient ailleurs et la terre continuait de tourner. Pas de quoi faire la une des journaux télévisés.
Et pourtant, les jours qui avaient précédé le 21 décembre avaient étés différents, étranges si l’on pouvait dire. Elisa n’aurait su véritablement expliquer ce qui c’était passé. Rien autour d’elle n’avait laissé supposer quoi que ce soit, ses amis s’étaient lassés des petites blagues habituelles et l’effervescence des derniers achats de noël avait occulté l’approche de la date fatidique. Et pourtant… Et pourtant… Cela avait été comme un malaise latent, une surcharge d’énergie avant un gros orage, une boule au creux de l’estomac, comme une intuition, son ange gardien lui soufflant à l’oreille de se préparer, que rien ne serait plus comme avant…Que rien ne serait plus…
Il fallait dire que son boulot ne l’avait pas aidé. Elle avait rêvé pendant des années devenir grand reporter, voyager dans le monde, mettre en lumière des scandales politiques, couvrir des conflits cataclysmiques. Elle s’était retrouvée pigiste à la petite semaine entre le quotidien régional et des magasines d’ésotérie. Et avec les prédictions Mayas, c’était l’ésotérie qui remplissait son compte en banque dernièrement et elle devait l’avouer, ça se vendait plutôt bien. Son patron avait voulu l’envoyer à Bugarach mais un mail anonyme avait poussée Elisa à rejeter cette offre. Après tout, Bugarach était du folklore, une foire aux excentriques les plus barrés, sectes et détraqués, attendant la venue de petits bonhommes verts ou bien prêts à s’immoler pour sauver l’humanité d’un désastre certain. D’ailleurs, les habitants avaient été tellement exaspérés de ce défilé de clowns que l’accès avait été limité. Elisa savait qu’elle ne tirerait pas son épingle du jeu en se mêlant  aux dizaines de confrères qui se trouvaient déjà sur place. Par contre, ce fameux mail l’avait interpellée. Aucun titre, une adresse certainement bidon et ce simple message : « La clé se trouve dans les tapisseries d’Angers. »
En d’autres occasions, Elisa aurait envoyé le message dans les indésirables mais ce jour là, en ouvrant le mail, elle s’était retrouvée saisie d’un vertige inexplicable. Elisa n’était ni superstitieuse ni croyante. L’ésotérisme, c’était tout simplement alimentaire. Mais elle avait marqué le mail comme non lu, fermé son ordinateur et filé à la pharmacie. Le vertige, les nausées, elle espérait une raison bien plus rationnelle. Une raison qu’elle serait à la fois anxieuse et ravie d’annoncer à Nicolas. Une raison qui pourrait rallumer le feu d’une passion trop vite estompée, resserrer des liens bien trop vite distendus. Mais ses illusions s’étaient vite envolées. Elle n’attendait pas d’enfant et Nicolas ne rentrerait pas avant le matin de Noel. Elle se retrouvait donc seule, physiquement et émotionnellement. Elle avait besoin de travailler, pour le salut de sa tranquillité d’esprit. Elle ralluma son ordinateur et sur un coup de tête, commanda un billet de train en ligne, réserva un hôtel pour une semaine et appela son patron pour lui annoncer qu’elle partait à Angers au lieu de Bugarach. Il lui avait ri au nez et lui avait annoncé qu’elle avait plutôt intérêt à trouver un angle original si elle voulait qu’il lui achète son article. Son ton méprisant avait poussé Elisa à s’entêter. Elle avait balancé quelques affaires dans un sac de voyage et avait pris la direction de la gare. Une fois installée dans sa chambre d’hôtel, elle avait pris la direction du château, acheté son billet et s’était rendue directement dans l’immense salle où se trouvaient les soixante-seize tentures. La salle était quasiment vide à cette heure tardive, elle se posta au milieu de l’impressionnante collection et sentit le poids du découragement sur ses épaules. Elle sentit les larmes monter dans ses yeux. Que faisait-elle là ? Sa vie était médiocre, une succession d’échecs et de mensonges. Elle fit face à l’hydre à sept têtes. L’apocalypse de Saint Jean avait été décryptée en long et en large au fil des siècles, par des théologiens, des historiens, des artistes. Tout n’était que métaphore politique et allégorie. Qu’espérait-elle découvrir de neuf, elle, petite journaliste ? Epuisée, elle s’était assise sur le sol, fixant les tentures sans vraiment les regarder, jusqu’à ce qu’on vienne la déloger. Elle était revenue le lendemain, puis le jour suivant, et les autres encore. Elle n’écrivait rien. Elle se contentait de s’asseoir et de regarder. Les tentures avaient une vertu hypnotique. Tant qu’elle les regardait, elle en oubliait le reste. Tant et si bien que le 21 décembre était arrivé sans qu’elle ne s’en rende compte.
Le gardien était venu la déloger un peu plus tôt. « Vous comprenez, c’est la fin du monde ce soir, nous rentrons tous auprès de nos familles, » avait annoncé le vieil homme avec un sourire complice. Elle s’était alors rendu compte que c’était peut-être ce qu’elle aurait dû faire, sauter dans le premier train pour passer la soirée avec ceux qu’elle aimait. Mais il était à présent trop tard. Elle n’arriverait pas à attraper le dernier train pour sa correspondance à Paris. Elle se retrouvait donc coincée à Angers, seule et dans une chambre d’hôtel premier prix le soir de la fin du monde.
Elle était passée à la superette, avait acheté une bonne bouteille, avait allumé la télé et s’était endormie avant dix heures du soir. Si la fin du monde devait survenir tout de même, alors elle partirait sans s’en rendre compte, dans son sommeil.
Elle avait rêvé d’une mer noire comme l’onyx, agitée et bouillonnante, d’écume s’envolant dans la tempête d’un ciel rougeoyant, de boules de feu déchirant la voute céleste, s’écrasant tout autour d’elle, d’une pluie de lave, de la bête immonde éventrant les flots, ses sept têtes aux mâchoires armées de dents telles à des lames de rasoir, prête à la dévorer, les quatre cavaliers de l’apocalypse arrivant au grand galop derrière elle, la poussant dans une course effrénée vers la mer, piégée entre deux morts certaines. Les images se superposèrent alors, le chiffre de l’antéchrist, la femme qui l’enfante, le christ ressuscité et la nouvelle Jérusalem, les âmes qui se relèvent de leur tombe pour être jugés, accueillis ou rejetés de ce nouvel Eden. Elle courait, toujours plus loin, toujours plus vite pour échapper à un destin qu’elle ne souhaitait pas mais elle n’avançait pas, se retrouvait happée par la scène et elle serait bientôt déchiquetée, elle en était certaine. Son cœur s’accéléra sous la panique, elle poussa un cri de désespoir qui la réveilla et elle se redressa d’un bond dans son lit. Elle se crut tout d’abord atteinte de cécité tant la pièce était plongée dans l’obscurité, puis les ombres des meubles se dessinèrent peu à peu. Il faisait encore nuit. Etrange, elle avait eu l’impression de dormir une éternité. Elle avait besoin de boire un peu d’eau. Elle tâtonna pour trouver l’interrupteur de la lampe mais rien ne se passa. L’ampoule devait être grillée. Elle se leva dans le noir et avança jusqu’à la salle de bain, ouvrit le robinet d’eau froide et en profita pour s’asperger le visage. Elle pensa alors à allumer la lampe de la salle de bain. Rien. Etait-elle morte, elle aussi ? La poisse. Quelle heure était-il ? Ils devaient avoir passé minuit à présent et bien sûr, il ne s’était rien passé. Pas de boules de feu, pas de trompettes de Jéricho, pas d’hydre ni d’antéchrist. Le jour ne tarderait pas à se lever et tout le monde retournerait à ses occupations. Quant à elle, elle n’aurait plus qu’à rentrer chez elle, sans article et sans réponse. Elle soupira et approcha sa montre de son visage, chercha à discerner l’heure et se dit immédiatement que sa montre s’était arrêtée. Elle indiquait dix heures… Forcément dix heures du soir… Elle la porta à l’oreille et elle perçut le tic tac mécanique. Sa montre n’était pas arrêtée. Il n’était pas dix heures du soir… Il était dix heures du matin ! Et dehors il faisait toujours aussi noir qu’une nuit sans lune ! Qu’est-ce que…. ?
« Bonjour Elisa… »
Elisa sursauta, se retourna d’un bond et hurla.
Un homme. Un homme était assis dans l’obscurité dans sa salle de bain. Un détraqué forcément. Elle recula par réflexe et heurta la vasque du lavabo. Elle tâtonna pour trouver une arme, la première chose qui lui passerait sous la main mais ne réussit qu’à faire tomber le gobelet et sa brosse à dents.
« Tu ne me reconnais pas bien sûr… 
- Qui êtes-vous ? Je… Je vais appeler…
- Mais qui te répondra ? C’est la fin du monde, Elisa. La fin de notre monde, tu le sais… »
Un détraqué. C’était forcément cela. Et pourquoi y avait-il fallu que ce cinglé décide de choisir sa chambre à elle, justement ? C’était bien sa veine ! Surtout, ne pas l’énerver et s’éloigner doucement, jusqu’à atteindre la porte et prendre ses jambes à son cou.
« Où comptes-tu t’enfuir comme cela ? Tu ne peux courir nulle part. Il n’y a plus personne ici... »
Elisa, même si elle donnait peu de crédit aux paroles de cet homme, sentit comme un seau de glace qui se déversait dans son dos. Elle devait sortir de là, en pyjama et pieds nus, peu importait. Elle devait échapper à cet homme ou sa santé mentale n’en ressortirait pas indemne. D’un bond, elle se détourna et se rua vers la porte, l’ouvrit à la volée et se mit à courir le long du couloir comme si sa vie en dépendait et elle était persuadée que si cet homme la rattrapait, sa vie serait vraiment en danger. Mais soudain, elle s’immobilisa. Quelque chose clochait dans ce couloir obscur. Pourquoi est-ce que toutes les portes des chambres étaient-elles ouvertes ? Elle s’approcha de la première chambre. Elle semblait vide.
« Hey ho ? Il y a quelqu’un ?
- Il n’y a plus personne, Elisa, je te l’ai dit. »
Elle sursauta à nouveau. Elle avait failli oublier l’allumé.
« N’approchez pas où je hurle !
- Ils sont tous partis, Elisa. Et maintenant c’est ton tour.
- Vous ne me tuerez pas !
- Mais qui parle de te tuer ? Tu ne me reconnais pas ?
- Allez au diable !! »
Et elle lui jeta un vase posé sur une console avant de s’enfuir à nouveau à toutes jambes. Pas le temps de tester si l’ascenseur fonctionnait encore, elle opta pour les escaliers. Elle débarqua dans un hall déserté. Il était impossible qu’il soit dix heures du matin. Ou alors elle dormait encore et faisait un cauchemar. Oui c’était la seule solution. Elle poussa violemment la porte de l’entrée et fit irruption dans la rue. Là-bas ! Au loin ! Un groupe de personnes avançant deux par deux, se tenant par la main, en direction du château.
« HEY ! HEY VOUS LA BAS ! ATTENDEZ ! »
S’ils l’entendirent, ils ne se retournèrent pas et continuèrent leur avancée, dans le calme et le silence, jusqu’à ce qu’ils disparaissent au coin de la rue. « HEY ! » Et elle se retrouva à nouveau seule. C’était dingue ! Complètement surréaliste !
Des flocons tourbillonnèrent doucement autour d’elle et vinrent s’écraser à ses pieds. Pas un souffle d’air. Elle leva les yeux vers le ciel. Pas une étoile. Rien que le trou noir et béant de l’espace et pourtant il n’y avait aucun nuage…D’où venait donc la neige alors ?… Et ce silence… Jamais elle n’avait expérimenté ça. Le sol gelé  commença à brûler la plante de ses pieds nus. La sensation était trop véritable pour n’être qu’un rêve.
« Tu commences à comprendre ? »
Elle se retourna. Il était là, à quelques mètres d’elle et elle perçut les traits de son visage. Ils n’étaient pas déformés par la colère ou la folie. Il avait un visage paisible, amical,…étrangement familier. 
« Mais qui êtes-vous ? 
- Je suis celui qui a toujours été avec toi. Je t’ai vue naître, je t’ai vue grandir, j’étais là au moment de tes doutes et aussi pour partager tes bonheurs. Tu m’as appelé intuition, parfois, tu t’es laissée aller à me parler directement. Oh, dans ta tête ou pour blaguer avec tes copines quand tu cherchais une place de parking. Je suis celui qui t’a tenu la main pour tes peines de cœur, je suis le souffle d’air sur ta joue le matin quand tu es encore dans un demi-sommeil et qui te donne le sourire…
- Arrêtez de vous foutre de moi.
- Me foutre de toi ? Quand j’ai pour la première fois le bonheur fou que tu me voies ? Tu ne te souviens pas ? « La clé se trouve dans les tapisseries d’Angers » ?
- C’était vous ? Alors tout ça n’était qu’un canular ?!
- Un canular ? Voyons Elisa ! Tu observes ces tapisseries depuis une semaine ! Quel est le point commun entre la majorité d’entre elles ? De qui est accompagné Saint Jean dans chacune de ses visions ?
-… Un… Un ange ?
- Son ange. Son ange gardien… »
Elisa sentit ses jambes se dérober sous son poids et en un éclair il fut à ses côtés pour la prendre dans ses bras. Enlacée et blottie contre sa poitrine, une nuée de souvenirs ressurgirent immédiatement. Un parfum fugace alors qu’elle se sentait seule, l’impression d’une présence alors même qu’elle dormait seule, une impression d’invincibilité quand elle risquait le tout pour le tout, et cette distance qui s’était vite installée entre elle et toutes ses aventures. Tous les hommes s’étaient éloignés d’elle sans vraiment lui donner de réponse, comme s’ils se sentaient juste être de trop. Elle leva les yeux vers lui et lut dans ses yeux qu’elle n’était pas folle. Elle ne l’avait jamais été. Il était celui qui lui avait tout consacré, qui l’avait soutenue sans concession, celui dont la jalousie avait écarté les prétendants, parce qu’il était celui qui l’avait aimée toutes ses années…
« Mon dieu… »
Il sourit.
« Juste ton ange, ça suffira… »
Puis son sourire s’effaça et il se pencha pour l’embrasser. Quelle évidence. Comment avait-elle pu douter tout ce temps alors qu’il avait toujours été là. Combien il avait du souffrir de son ingratitude…Et combien était-elle chanceuse de pouvoir le voir enfin…
Mais comment… ? Elle le repoussa avec douceur et leva les yeux vers lui d’un air grave.
« Je suis morte, c’est ça ? J’ai fait une crise cardiaque dans mon sommeil ? Un AVC ?
- Non, Elisa, tu n’es pas morte. Pas plus que les autres… Mais c’est la fin de ce monde… Et je suis là pour t’emmener.
- Non, c’est irrationnel ! Comment ce monde peut-il s’arrêter du jour au lendemain ? Après la nuit revient le matin, le soleil se lève et le monde continue sa révolution. La Terre est une planète qui tourne sur son axe autour du soleil. Tu ne vas pas me dire que le soleil a disparu lui aussi, tout comme les étoiles et les milliers de planètes qui planent habituellement au dessus de nos têtes !
- Tout ce que tu crois pouvoir justifier par la science n’est qu’une illusion, ce que cette génération a réussi à découvrir est encore bien loin de la connaissance ultime.
- Cette « génération » ?
- Ce que tu appelles « humanité ». Les milliers d’années de votre existence ne sont rien à l’échelle de la notre. Et aujourd’hui, voilà ta chance d’en passer à une autre… Avec moi…
Le sol se mit à vibrer sous ses pieds, le macadam se fissura et au loin, le fracas d’un écroulement phénoménal résonna encore et encore.
« Wow ! C’était quoi ça ?!
- Vos scientifiques pourraient vous parler de trou noir et d’anti-matière… Je te dirai simplement que ton monde est en train de s’écrouler, littéralement.
- S’écrouler ?
- La croute s’effondre vers le noyau terrestre, le noyau va se densifier puis l’énergie canalisée sera rejetée vers l’extérieur, ce qui atomisera ce qui restera. Mais il y aura bien longtemps que personne n’aura survécu quand ça arrivera. »
Elisa serra les poings. Ca c’étaient des arguments auxquels son esprit cartésien pouvait croire et s’il avait raison alors c’était vraiment la fin. Les Mayas avaient donc eu raison au bout du compte…
« Mes parents… Ma famille !!!
- Il est déjà trop tard…
- QUOI !
- Ils n’étaient pas élus.
- Pas élus ?! Mais qu’est-ce que tu me racontes ?!!
- Nous ne pouvions pas tous vous sauver, il a fallu faire des choix…
- Des choix ?! DES CHOIX !!!
- Elisa, ta seule chance est de me suivre jusqu’au château.
- Tu me dis qu’il est trop tard pour ma famille ?!!! Et quel choix tu m’as donné toi ? M’as-tu donné la possibilité de choisir ? Non ! Tu m’as entrainée ici alors que si tu m’avais si bien connue, tu saurais que j’aurais préféré être avec eux !
- Je te donne la possibilité de survivre !
- Et bien moi, je te dis que j’aurais préféré mourir avec eux ! »
Et comme pour ponctuer son éclat de voix, la terre gronda à nouveau dans le lointain.
« Elisa… »
La voix de l’ange n’était plus qu’une supplique. Il jetait des coups d’œil inquiets vers le château.
« Vas-y, toi ! Abandonne-moi, je te libère. Si ma famille n’est plus, je n’ai plus de raison de continuer.
- Je n’ai pas dit qu’ils étaient morts cette nuit. Je t’ai dit qu’il était trop tard pour eux… Tout ceux qui n’étaient pas endormis hier soir au passage de minuit…Disons qu’ils… »
Une porte claqua dans le lointain. Une silhouette noire sortit de l’immeuble en se trainant lourdement. Elisa en aperçut une autre, puis une autre, et encore une autre… Elle leva les yeux sur son ange qui avait pâli.
« Elisa, je t’en prie, il faut partir…
- Qu’est-ce qu’ils ont, tu m’as dit qu’il n’y avait plus personne ? »
D’étranges bruits semblèrent s’élever du petit groupe qui s’était rassemblé mais d’autres les rejoignaient encore.
« Elisa, ils sont dangereux… Une partie viendra avec nous… Le reste ira avec eux… S’ils ne sont pas dévorés avant…
- Mais qu’est-ce que tu me racontes ?
- Elisa, veux tu me faire un minimum confiance ? Si j’existe, que crois-tu qu’ils soient ? »
Elisa regarda les silhouettes qui se recroquevillaient, comme si elles étaient sur le point de prendre leur élan. Leurs pupilles se mirent à luire d’un rouge  électrique. Elisa sentit la peur liquéfier ses jambes puis la décharge d’adrénaline alors qu’une première silhouette bondit vers eux.
« OH MERDE ! »
Son ange, l’agrippa par la main et ils partirent aussi vite que leurs jambes le leur permirent dans les rues d’Angers en direction du château, les êtres obscurs tous lancés à leur poursuite.
Elisa avait du mal à suivre, elle trébucha mais son ange la rattrapa et la serra tout contre lui, elle eut l’impression de s’envoler. Elle n’osa pas regarder en arrière de peur de voir les êtres cauchemardesques bien trop près. Elle pouvait cependant entendre leurs cris affreux, ressemblant à un mélange de râles, des gargouillis et de rire de hyènes. Qui étaient-ils ? Qu’étaient-ils ? Elle refusait de penser à l’éventualité de ce qui pourrait leur arriver s’ils les rattrapaient. Mais étrangement, dans les bras de son ange, elle n’avait pas peur. Au détour d’une rue, le château lui apparut et Elisa en oublia tout le reste. Baigné dans une lumière surnaturelle, il semblait encore plus grand. Une colonne de lumière s’élevait dans le ciel en son centre, des silhouettes se hâtaient vers la porte, les couples de tout à l’heure certainement et étaient accueillis par deux géants ailés armés chacun d’une lance scintillante. Elisa sentit son ange faire un dernier effort avant de la déposer à quelques mètres de la porte, sur le pont de pierre. Elle osa enfin jeter un regard en arrière, la foule des ombres s’était arrêtée quelques mètres au-delà de l’enceinte, comme s’ils avaient été stoppés dans leur élan par un mur invisible. Elle reprit son souffle, leva les yeux vers son ange qui sourit pour la rassurer.
« Nous sommes sauvés ?
- Nous sommes à l’abri… Pour l’instant… Suis-moi… »
Il s’empara à nouveau de sa main et l’entraina derrière lui alors que le dernier couple passait la porte. Elisa regarda encore une fois derrière elle et vit qu’une des bestioles s’était un peu plus approchée que les autres, au point de se trouver dans la lumière et Elisa frémit d’horreur. La chose était humaine, enfin elle l’avait été, c’était évident, elle en avait gardé l’apparence générale, mais sa peau était noircie et craquelée comme si elle avait été brûlée vive, totalement nue et imberbe, la pauvre chose devait souffrir le martyre, elle aurait tout bonnement dû être morte.
« Elle est morte, Elisa… En tous cas, tout ce qui était humain en elle l’est. Ne regarde pas. »
Elisa sentit que son ange était anxieux. Et ce n’était pas ce qui se trouvait derrière eux qui l’inquiétait mais ce qui les attendait.
Elisa observa alors les deux colosses magnifiques. Jamais elle n’avait vu de telles créatures, jamais en réalité en tous cas. Ceux qu’elle avait pu voir étaient dans les tableaux médiévaux, dans les tentures de la Révélation. Alors c’était à ça que ressemblaient des archanges ? Des êtres parfaits à l’armure d’or, d’immenses ailes immaculées dans leur dos, le visage fermé, concentrés sur leur rôle. Visiblement un homme et une femme. Et un pavé dans la mare de ces religieux qui disaient que les anges étaient asexués pour éviter de dire qu’ils refusaient la possibilité qu’une femme puisse être un ange. Son ange à elle étouffa un rire nerveux.
« Il y a beaucoup de choses que vos religieux ont mal interprété, tu sais. »
Il inspira profondément et resserra son emprise sur sa main, plus pour se rassurer lui-même que pour la rassurer elle. Ils avancèrent encore de quelques pas puis les lances se refermèrent devant eux.
« ON NE PASSE PAS ! »
Elisa recula machinalement. Il y avait quelque chose de magnifique et d’effrayant dans leurs voix impératives, comme si mille êtres avaient parlé d’une seule voix. L’ange d’Elisa se redressa avec fierté et tenta d’avoir l’air sur de lui.
« Elle est avec moi !
- ELLE N’EST PAS SUR LA LISTE !
- Je sais, mais… Elle est ma protégée… Vous ne pouvez pas me demander de veiller sur elle toute sa vie comme je l’ai fait et de l’abandonner aujourd’hui…
- D’AUTRES ONT EU AUSSI CE CHOIX A FAIRE ! QU’EST-CE QUI FAIT D’ELLE QUELQU’UN D’AUSSI EXCEPTIONNEL QUE NOUS DEVRIONS DESOBEIR AUX ORDRES ?! »
L’ange d’Elisa sembla pondérer un instant cette question. Il la regarda avec tristesse, sa main trembla dans la sienne.
« Je l’aime… »
Elisa fut bouleversée, une larme coula sur sa joue. Elle comprit ce qu’il essayait de faire.
« Tu n’as pas le droit…
- Elisa…
- Je ne devais pas être sauvée, mon destin était de finir comme ceux là… Mais toi, toi tu dois y aller… »
Elle échappa à son empoigne et recula d’un pas.
« ELISA !
- Ce monde est fini, hein ? Et je n’ai pas ma place dans ton autre monde. Je te libère… Va-t-en… VA-T-EN !!! »
Son cœur se déchira quand elle repoussa son seul et véritable amour mais c’était le seul présent qu’elle pouvait lui faire après tous ceux qu’il lui avait fait tout au long de son existence. Elle regarda les êtres de charbons qui jubilaient, attendant le moment où elle reviendrait vers eux, vaincue. Elle regarda ses deux juges de lumière et enfin son ange. Le visage baigné de larmes, elle savait qu’il ne l’abandonnerait pas et se damnerait plutôt que de l’écouter. Alors elle céda à une idée folle. Si elle devait mourir, au moins elle choisirait comment. Elle avait vécu sa vie ainsi, autonome et libérée. Ce n’était pas au seuil du trépas qu’elle changerait d’avis. Et avant même que son ange ne puisse décrypter ses pensées, elle lui dit une dernière fois « je t’aime » et se jeta par-dessus le parapet.

Le reste fut silence.
Caroline 2012

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