Les Histoires d'Isabelle

LA VILLE

La ruelle indiquée est sombre. Par endroit des éboulements gênent fortement le passage. Il faut se faufiler entre les cailloux et avec la foule, c’est parfois difficile.
Mica doit se rendre au point D. C’est là, lui a-t-on expliqué, qu’elle trouvera tous les renseignements pour accéder à un travail. Cette ruelle bien que délabrée est le chemin le plus court et le plus simple pour atteindre le lieu de rendez-vous. Elle ne connait pas bien cette ville, cette mégapole devrait-on dire car y vivent plus d’un milliard d’individus.
Mica vient de la campagne, du bush, sa ville natale a été détruite par d’importants travaux d’équipement. Elle et tous les siens ont donc été obligés de partir servir ailleurs.
Mica est ouvrière mais sa grande ambition est de devenir soldat et de pouvoir mourir en servant sa reine. L’envol hors des murs serait pour elle un aboutissement à sa dure vie de labeur.
Elle a toujours vécu en ville. Même plus petite sa ville de naissance était faite sur le même modèle que le grand Atomnium qui l’accueille aujourd’hui. Des ruelles partout enchevêtrées et qui ouvrent sur d’importantes artères où la circulation est intense : ouvrières transportant des marchandises, surveillants, soldats, policiers dont la cruauté laisse peu de chance aux blessés et autres maladroites. Mica a appris à vivre dans le noir même si le soleil et la lumière lui procurent un plaisir merveilleux. Elle a longtemps vécu à l’extérieur quand elle était agricultrice et qu’elle récoltait des graines de toutes sortes, des sucs de plantes et d’arbres pour les stocker à l’intérieur dans l’attente de l’hiver. L’automne arrivant, elle quittait les verts paysages et venait en ville passer la froide saison. Il fallait descendre profond pour ne pas mourir, celles qui restaient à la limite du dehors, ne revoyaient que très rarement la belle saison. Même à vivre dans le noir, Mica préférait descendre loin et revoir le soleil dès le printemps suivant.
Malheureusement tout cela est fini ; aujourd’hui dans l’Atomnium, la place n’est plus au plaisir et à la lumière. Elle prendra ce que l’on voudra bien lui donner.
Enfin voici le point D. En l’absence d’éclairage, cet endroit est perceptible par une odeur particulière propre au bureau de recrutement. Mica sait ce qui l’attend, elle va devoir passer plusieurs tests d’aptitude et si ces tests étaient négatifs, sa vie pourrait bien s’arrêter là. Par manque de place, la ville ne peut supporter d’habitants diminués.
-         Bonjour quel est ton nom ?
-         Mica, je viens du bush, notre ville a été détruite.
-         Je sais, j’ai déjà reçu plusieurs de tes congénères.
-         Je cherche une place d’ouvrière et je me sens capable de devenir soldat sur la fin de mes jours.
-         Viens, nous allons regarder à tout cela.
Elle est alors entraînée dans un autre endroit, sorte d’élargissement de la ruelle. Là plusieurs soignants font passer des tests d’aptitudes sensorielle et physique.
D’abords la marche qui doit être la plus rapide possible, puis la force physique pour soulever des poids, ensuite l’odorat pour savoir contourner un obstacle et suivre les autres. Dans cette agglomération sans lumière, l’odorat doit être particulièrement développé pour prévenir tout accident et imprévu.
Mica est en bonne santé et les examens sont positifs. Tenant compte de sa capacité à trier les graines, elle est envoyée au magasin à la gestion des stocks. On lui a dit que peut-être si elle faisait l’affaire, elle deviendrai gardien. Mica voit avec joie se profiler la soldatesque à laquelle elle rêve d’appartenir.
Les stocks sont dans la partie la plus basse de l’Atomnium, il va falloir traverser toute l’agglomération. Et le voyage commence. Quittant le bureau d’embauche, on lui indique la marche à suivre ou plutôt la direction à prendre. Mais devant la complexité du trajet, Mica sait qu’elle devra se fier à son seul flair.
La ville est composée d’artères joignant des sphères à l’intérieures desquelles se développent différentes activités : administration centrale autour du palais de la reine, nurserie générale, transformation des aliments, stockages, casernes, administrations secondaires…tout concourent et s’organisent autour de ces pôles.
La foule est dense en cette fin de matinée, les artères sont bondées, on marche en tous sens, en haut, en bas, chacun suivant l’autre dans un ordre parfait même s’il n’y paraît pas à première vue.
L’ennui se sont celles qui comme Mica, ne sont pas encore à leurs places, pas encore rentrées dans la chaine et donc tels des électrons encore libres, créaient un grand désordre.
Mica doit batailler ferme pour rejoindre son poste et pouvoir faire son travail. Avant d’y arriver, elle traverse des centaines de galeries, bouscule des centaines d’individus qui ne la voit même pas et ne s’occupent en aucune manière de ses difficultés. Dans cette masse mouvante, personne ne l’aidera, sa solitude est grande et plus le temps passe, plus elle craint de s’être perdu dans ce dédale surpeuplé.

Un convoi la bouscule, lui passe carrément dessus, sans la voir. Soudain Mica craint pour sa vie, plus elle tarde, plus elle est inutile car elle ne travaille pas et donc elle peut mourir ou être tuée à chaque instant. Heureusement une odeur familière soulage son angoisse, l’odeur des grains dorés que l’on trouve dans les champs inondés de soleil, grains de la lumière et de la terre chaude, grains que l’on porte à plusieurs tant ils sont lourds et gros. Elle s’approche enfin du magasin de nourriture. Enfin sa place est là au sein de ses futures collègues. On lui dit de se présenter au bureau. Là un chef la reçoit. Il lui définit bien l’odeur qu’elle aura à suivre et les aliments qu’elle doit sélectionner puis ranger. Puis aidée du chef, elle prend sa place dans la file derrière Musi et devant For. Se seront ses seules connaissances et ses seuls repaires. La procession ne s’est même pas arrêtée, elle a enfin pris sa place dans la grande organisation urbaine, tête baissée, sans amis ni véritables connaissances. Elle a une tâche à faire, ranger les provisions. Si elle le fait bien, si elle est résistante et obeïssante, peut-être deviendra –t-elle soldat et s’envolera un jour, un jour seulement vers le soleil.
Isabelle 2013
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Sur le lac :
La brume se lève sur le lac. Le Mont Rose émerge,  ébouriffé de nuages comme après une mauvaise nuit. Les oiseaux commencent à piailler, ce ne sont pas encore  des chants mais de petits cris de mise en route, des échauffements matinaux. Il est 5 heures, c’est l’été, la journée sera sûrement magnifique sauf si un orage de fin d’après- midi vient gâcher le beau temps.
Le lac s’éveille lui aussi. Sur son dos voguent déjà les pêcheurs partis avant les heures chaudes et surtout avant les touristes, pour lever tranquillement leurs filets sans être ballotés par les remous des vedettes et des yachts.
Le lac est au fil des années, devenu un luxe que s’offrent quelques privilégiés. Mais sa beauté est intacte, peu de constructions autour, beaucoup de forêt qui grimpent sur les flancs des montagnes environnantes mais avec tout de même de somptueux hôtels qui côtoient des maisons de pêcheurs plus traditionnelles sans être misérables. Le lac est prospère et les gens qui vivent sur ses berges ont l’intelligence de reconnaître leur bonheur.
Marco Carraro fait partie de ceux- là, pêcheur depuis toujours comme son père et son grand-père, il a prospéré et la pauvreté de son enfance n’est qu’un très lointain souvenir. D’ailleurs, Marco n’a pas de souvenir malheureux, le lac l’a nourrit de sa beauté, de son équilibre, de ses couleurs et maintenant de cet argent des restaurants qui lui achètent toutes ses pêches.
Si Marco n’a pas de souvenir malheureux, il  porte en lui un chagrin inépuisable, celui de la perte de son épouse survenu dix ans plus tôt et dont il ne se remet pas. Le lac adoucit bien des choses mais ne comble pas le vide de sa vie et ne console pas son cœur à jamais attristé. Marco n’a plus de bonheur que la pêche au bon matin, le lac dans ses multiples transformations et son petit- fils Gianni, aujourd’hui âgé de 27 ans.
Gianni gère avec son père une pizzeria, installée au bord du lac. Le lieu est  connu localement  et de bonne réputation. C’est une belle entreprise qui compte plusieurs personnes en cuisine et au service. Le métier gagne de l’or et Gianni, bien que sérieux dans son travail, mène une véritable vie de pacha : voiture de sport, hors- bord rapide, vêtements  de grande marque… Gianni a tout et en plus il est beau.
Son grand problème, c’est les filles. Elles lui tombent dans les bras tellement vite et tellement facilement qu’il en est dégouté, il appelle ça, l’over-dose. De ce qui fût longtemps un jeu, un objet de concours avec les copains, un record à battre, est devenu un ras le bol, un « j’en ai marre » et un « au secours fuyons » ! Mais si Gianni ne coure plus les filles, son grand problème c’est qu’elles, elles  lui courent après. Sans fin, sans relâche, il en trouve partout et parfois directement dans  son lit. L’aiment-elles, lui, son argent, son bateau ? Il ne se pose plus la question depuis longtemps.
Marco s’amuse de cette situation et dit toujours à Gianni
-         Tu t’en fiches, garçon, ce qui compte c’est de trouver celle que tu aimes toi et ensuite d’espérer qu’elle t’aimera aussi
-         Mais Pépé comment je vais la trouver celle que j’aime, je les ai déjà toutes eu
-         Ah, il doit bien en rester une quelques part.
A Lille :
Dans ses 20 m² lillois, Agathe Legrand prépare ses bagages. Cette jeune étudiante en science de la vie, part quelques jours en Suisse faire un stage de botanique sur les versants du Mont Rose, découvrir la forêt semper-virens et le glaïeul sauvage. Agathe est pressée de partir, de quitter ce printemps gris et d’aller vers le beau temps. Elle a décidé de partir en voiture. Sa twingo n’est pas en très bon état mais elle a passé le contrôle technique et Agathe pense qu’elle franchira le Gothard sans encombre.
Avant de partir, elle appelle sa grand-mère, Eugénie, pour la prévenir, lui rappeler quand elle rentre  et où elle va. Eugénie a élevé Agathe car ses parents se sont tués dans un accident de voiture. Agathe avait dix ans quand elle est partie habiter chez sa grand-mère, une baronne quelques peu excentrique, qui a assumé à plus de 60 ans l’arrivée de cette enfant  brisée de chagrin.
A cette époque, Eugénie était déjà veuve et dans cet accident elle perdait aussi son fils unique et sa belle-fille qu’elle aimait beaucoup. Le choc fût terrible. Si elle n’avait pas du vivre pour sa petite fille, elle pense toujours qu’elle serait morte de chagrin. Issue d’une longue lignée de petite noblesse du Nord, Eugénie de la Feuillère de son nom de jeune fille, dont on disait qu’elle était rêveuse et tête en l’air, a su reprendre pied, gérer les affaires importantes de son fils, maintenir les ouvriers dans  les entreprises et éduquer sa petite Agathe. Un tel courage a fait d’elle une figure de la région mais  aussi isolée de ses amis, car l’admiration et le respect empêchent  parfois des gestes simples et amicaux. Eugénie vit seule avec sa dame de compagnie, Clarisse, une burkinabée dont elle apprécie, la joie, la spontanéïte et la débrouillardise.  Eugénie a redonné la joie de vivre à sa petite fille, petite fille qui à sa majorité est devenue l’une des plus riches héritières du Nord.
Malgré son argent, Agathe a choisi de vivre simplement, sans ostentation. Son seul luxe, c’est ce petit studio très confortablement meublé, situé au cœur du vieux Lille. Sa twingo rafistolée lui donne aux yeux de ses amis un statut un peu bohême, de fille simple, bonne élève, très amicale et généreuse mais dont on ne sait pas grand-chose en vérité.
Agathe vit seule, elle a des fiancés parfois, plus ou moins amoureux. Le grand amour, elle n’y croit pas, ne le cherche pas, elle vit sa vie au jour le jour. Actuellement sa grande angoisse c’est sa grand-mère dont la santé de plus en plus fragile, l’inquiète plus que tout. Eugénie est son refuge, la seule attache profonde d’Agathe, celle qui l’a sauvé du désespoir.
-         Allo Maminette, c’est Agathe
-         Tu es sur le départ
-         Oui, je file
-         Je suis inquiète que tu prennes ta voiture, tu aurais du aller en train.
-         Oui mais sur place c’est embêtant, j’aurai du louer une voiture
-         Et alors, ca t’évitait  de faire une longue distance. Ta voiture ne tient plus debout.
-         Mais si, elle roule. Bon j’avais envie d’un long trajet, je vais m’arrêter en route. Ne t’inquiète pas, je t’appellerai pour te tenir au courant de mon périple.
-         Oui appelle moi souvent. Je t’embrasse ma puce.
-         Bisous.
Agathe quitte son appartement, démarre la Twingo et part vers le Sud, le soleil et les fleurs. Enfin, c’est ce qu’elle croit.

Après une nuit à Mulhouse à l’hôtel du Pont, Agathe reposée de toute fatigue reprend la route vers le Gothard. Elle pense pouvoir être arrivée avant la nuit au bord du lac. La journée est belle sans être trop chaude, en cette saison il peut encore y avoir de la neige au col mais connaissant la méticulosité suisse, la route du Saint Gothard sera dégagée.
Les premiers kilomètres sont sans problème, il y a peu de circulation. Agathe fait plusieurs arrêts pour admirer le paysage, prendre des photos, pique-niquer aussi.
Les ennuis commencent avec les premières pentes. Ca grimpe sec le Gothard et Agathe sent rapidement qu’elle a surestimé les capacités de sa voiture. Ca fume sous le capot !
Grace à sa bouteille d’eau vidée dans le radiateur, le moteur refroidit et elle peut redémarrer en espérant qu’au sommet, elle trouvera une station, un café, quelqu’un qui pourra la dépanner. Manque de chance quelques kilomètres avant le col, le moteur cahote violement, de la fumée s’échappe avec un sifflement aigu.  Agathe stoppe sa twingo et pense lucidement être dans les ennuis. Laissant passer quelques minutes et jugeant qu’elle est mal stationnée, elle essaie de redémarrer le moteur pour s’éloigner du centre de la chaussée, sans résultat.
Elle sort du véhicule, ouvre le capot puis le referme car elle n’y connait rien, elle n’a plus d’eau non plus. Elle décide donc de pousser le véhicule sur le bas- côté et de continuer à pied ou faire du stop jusqu’à ce qu’elle trouve quelqu’un qui pourra l’aider.
Les tunnels même partiellement ouverts du Gothard ne laissent  pas passer beaucoup de lumière. Soudain alors qu’Agathe vient de se déplacer sur la chaussée, une voiture vient la percuter, la projetant de l’autre côté de la route.
Agathe aperçoit le visage de sa grand-mère, tombe dans un trou noir puis plus rien.

Lugano :
-         Madame Eugénie venez, ça ne sert à rien de rester là debout dans ce couloir, elle va bien, les médecins le disent. Venez-vous reposer à l’hôtel, ils nous appelleront quand elle sera revenue à elle.
-         Clarisse je ne bougerai pas d’un mètre d’ici et je resterai debout. J’ai déjà perdu tous ceux que j’aimais, il ne me reste qu’Agathe. Que la mort arrive, je vais me battre !
-         Elle ne va pas mourir, les médecins disent qu’elle va bien, juste un peu sonnée. Il faut mieux qu’elle se remette doucement.
-         Clarisse taisez-vous. Je reste là et j’attends.
Clarisse baisse la tête et obtempère. Elle sait ce que vit sa maitresse depuis deux jours, depuis ce coup de fil où une voix à l’accent trainant leurs annonçait qu’Agathe avait eu un accident, qu’elle était transportée à l’hôpital de Lugano et ne savait pas comment elle allait. Eugénie était devenue folle. Après des hurlements de douleur et de rage, elle avait réagi immédiatement en appelant une société d’avion-taxi, demandé à Clarisse de préparer en vitesse un minimum de bagages et à peine une heure après les deux femmes embarquaient dans un jet privé, destination Lugano.  Un taxi à l’arrivée les conduisait à l’hôpital où des médecins souriant et rassurant les accueillaient.
Depuis elles attendaient dans le couloir qu’Agathe sorte du coma, ce qui selon le chirurgien était une affaire d’heures.
Agathe souffrait d’une fracture ouverte de la jambe et d’une légère commotion due au choc. Rien de vital n’était en jeu. La voiture n’allait pas vite et le choc bien que sévère n’avait pas était violent.
C’était le conducteur de la voiture qui avait donné l’alerte, tout ensuite avait été très vite : secours, pompiers, gendarmerie qui avait prévenu la famille en trouvant le numéro dans le téléphone portable de la victime.
Quand Eugénie et Clarisse étaient arrivées, un jeune homme attendait dans le couloir. Elles ne le virent pas dans l’immédiat tant elles étaient pressées de rentrer dans la chambre mais en ressortant, elles avaient fait connaissance avec  « l’accidenteur », celui qui n’avait pas vu Agathe dans le noir du tunnel, celui qui n’avait pas dormi depuis deux nuits tant il était inquiet pour la jeune femme, celui qui se sentait tellement coupable que les médecins avaient du lui apporter une aide psychologique de soutien.
Eugénie et Gianni s’étaient regardés, ils ne savaient pas quoi dire et lorsqu’il éclatât en sanglots, Eugénie le prit dans ses bras en lui pardonnant ce dont il n’était pas vraiment coupable.
Une demi-journée passa encore dans cette attente lourde quand soudain une infirmière au sourire lumineux vint annoncer la bonne nouvelle : Agathe était revenue à elle et réclamait sa grand-mère !
Les retrouvailles furent comme on se l’imagine, pleines de larmes et de rire. Eugénie pouvait aller se reposer, Agathe allait bien et hormis sa jambe, elle n’aurait aucune séquelle de cet accident.
Dans un souci de compassion et pour que les deux femmes ne soient pas seules, la famille de Gianni a invité Eugénie et Clarisse à venir loger chez eux. Elles ont accepté car ces personnes se sont montrées si aimables et si sincèrement touchées par cette situation que pour leur faire plaisir, elles ont quitté leur hôtel et sont venues s’installer près du lac où habitent les Carraro.
La beauté de l’endroit est telle qu’Eugénie s’en trouve apaisée comme guérie de cette insupportable angoisse qu’elle vient de vivre. Quant à Clarisse, elle est enchantée et passe son temps en promenades, baignades et rigolades avec les gens de rencontre.
Gianni se montre aux petits soins pour cette vieille dame comme si en gâtant la grand-mère, il se rachetait auprès de la petite fille. Cette  fille qu’il a portée dans ses bras saignant de partout, il a vécu un des moments les plus fort de sa vie en attendant les secours, en la regardant inconsciente, en craignant qu’elle ne soit morte et qu’il en soit le responsable. Pour  Gianni,  si préservé par la vie, cette journée fût un cauchemar absolu. Depuis il revoit Agathe régulièrement. Il est heureux qu’elle ne lui garde aucune rancœur, elle lui a dit :
-         Le principal c’est que ma grand-mère soit en vie
Il n’a pas encore réellement compris cette remarque.
En allant voir Agathe tous les jours, il découvre au fond de lui, des sentiments qui lui étaient un peu étrangers : se contraindre pour quelqu’un, aller voir une jeune femme pour lui tenir compagnie, prendre de ses nouvelles, montrer de l’intérêt, aller voir une jeune femme quand même un peu malade, pas en beauté, être avec elle dans un contexte sans séduction, sans arrière- pensée. Simplement  aller voir Agathe, être avec elle et rien d’autre.
Ce type de relation avec une femme est très nouveau pour notre jeune homme.
Agathe n’est pas particulièrement jolie, pas particulièrement en forme, elle parle peu, sourit beaucoup et pourtant il attend l’heure des visites avec une impatience plus que certaine.
Bien sûr Marco est au courant de toute cette histoire, c’est lui qui a proposé d’héberger Eugénie et Clarisse. Eugénie, si bouleversé au début  et qu’il voit reprendre  vie en même temps que sa petite fille. Eugénie si gracieuse, un peu lunaire mais en qui il sait voir une force peu commune.
Marco aime la compagnie d’Eugénie. Depuis une semaine, il l’emmène tous les jours sur le lac, il lui montre les endroits les plus jolis à son cœur et elle semble d’accord avec lui. Leur conversation est limitée, il parle un français moyen et elle pas du tout l’italien, mais ça va quand même et ils ne se rendent même pas compte de ces difficultés.
Les semaines ont passé, demain Agathe va sortir de l’hôpital, sa broche lui a été enlevée. Elle aura besoin d’un peu de rééducation mais qu’elle pourra faire à l’extérieur. Demain Agathe sort et les complications commencent.
-         Maminette, je ne veux partir. Je vais mourir si je pars. Je ne peux pas ne plus le voir.
-         Je ne sais pas quoi te dire, il faut bien repartir…même si on peut rester encore un peu
-         Mademoiselle Agathe est amoureuse, il faut rester
-         Clarisse ne dit pas ça, tu crois qu’il m’aime
-         Bien sûr Mademoiselle, qu’il est envouté par vous
-         Clarisse n’exagère pas
-         Elle n’exagère peut être pas
-         Maminette ne t’y met pas non plus…dis tu crois qu’il m’aime ? Qu’est -ce que tu crois Mamie ? J’ai mal partout
-         Tu as mal à ta jambe ?
-         Mais non je m’en fiche de ma jambe, j’ai mal partout quand il n’est pas là, et mal partout quand  il est là.
-         C’est l’envoutement de l’amour
-         Tais-toi Clarisse, avec tes envoutements on n’est pas chez les zoulous
-         L’amour est un envoutement, c’est un sort qui vous est jeté : malheur et bonheur
-         Malheur et bonheur, mamie, tu crois qu’il m’aime
-         Dans tous les cas, pédale c’est bon pour ta jambe
-         Mamie, je vais devenir folle, je vais éclater, mon cœur va éclater
-         C’est le sort
-         Clarisse arrête avec tes sorts.
Les trois femmes assises sur leur pédalo n’arrêtent pas de faire le tour du lac. Un observateur se demanderait bien ce qu’elles peuvent se raconter avec tant d’animation, des cris et des rires. La jeune fille est dans un état d’énervement absolu, la vieille dame impassible et songeuse et la jeune noire rayonnante de gaité.
-         Clarisse arrête de rire, je suis malheureuse.
Au même moment chez Marco Carraro, Gianni se tord les mains de nervosité.
-         Pépé, je ne veux pas qu’elle parte, qu’est- ce que je vais devenir, ma vie n’a plus de sens si elle s’en va. Je veux qu’elle reste. Pépé, je vais mourir
-         Mais non, tu lui as parlé ?
-         Comment ça ?
-         Tu lui as dit quelques choses
-         Quoi ?
-         Mais enfin Gianni, tu lui as fait comprendre qu’elle te plaisait, que tu l’aimais, tu sais faire ça quand même ?
-         Non
-         Mais enfin, tu es le plus grand séducteur du coin et tu ne sais pas faire ça.
-         Je ne sais plus rien. Pépé tu dois m’aider
-         Mais que veux-tu que je fasse, je suis vieux et ce n’est pas mon rôle
-         Pépé ne m’abandonne pas, dis qu’est-ce que tu crois ? Tu crois qu’elle m’aime
Pour Marco, le départ d’Agathe est bien dramatique mais bien moins que le départ d’Eugénie. Il ne peut pas imaginer ses journées sans elle, sans leurs promenades, leurs conversations décousues et ses jolies mains qu’il voudrait tant serrées dans le siennes.

Assis sur un ponton, les deux hommes voient passer le pédalo, puis repassé, puis encore repassé.
-         Mais qu’est-ce qu’elles font ?
-         Qu’est-ce qu’elles se disent ?
-         Peut être la même chose que nous
-         Tu crois
-         Peut être
-         Se serait bien
-         Encore mieux si elles nous le disaient
-         Quoi ?
-         Qu’elles nous aiment.
-         Pépé tu as dit nous
-         J’ai dit nous
-         Oui, tu as dit nous
-         Et alors occupes- toi de tes affaires
-         Pépé tu n’es pas amoureux d’Eugénie ?
-         Occupes- toi de tes affaires, à la fin !
-         Pépé !
Le pédalo vient vers eux.
-         Bonjour les hommes, crie Clarisse
Eugénie est blanche comme un linge et Agathe rouge comme une cerise.
-         Bonjour répond Gianni, ça fait un moment que vous tournez.
-         C’est un sort, ce pédalo est envouté
-         Clarisse ! crie en commun Eugénie et Agathe
Les deux hommes n’y comprennent rien, ils aident les femmes à descendre. Agathe marche encore avec une béquille et se dirige en boitillant vers la maison de Marco. Gianni l’a prend sous le bras, ils se sourient et soudain tout parait facile. Ils éclatent de rire, se frottent leurs fronts l’un contre l’autre et s’éloignent comme si de rien n’était.
Eugénie reste avec Marco car Clarisse est partie ranger le pédalo.
-         Marco, tu comprends le mot «sort » ?
-         Oui, « sorte »
-         L’amour est-il un sort ?
-         Si, je crois
-         Marco, je pense être envoutée
Marco sourit, il l’a prend sous le bras, ils se sourient et soudain tout parait facile. Ils éclatent de rire, se frottent leurs fronts l’un contre l’autre et s’éloignent comme si de rien n’était.

Se fûrent deux beaux mariages, l’un discret dans une chapelle cachée dans la montagne, une simple bénédiction et un retour tranquille au bord du lac où une belle table fût dressée.

L’autre fut plus important. On retapa la twingo, elle fut peinte en rose et servie de voiture aux mariés. Il y eu beaucoup de monde, beaucoup de musique, la fête dura 3 jours et 3 nuits. On s’en rappelle encore au bord du lac. Quant à Clarisse, le sort s’est aussi abattu sur elle, elle devrait épouser le pasteur prochainement.
Isabelle 2012
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Pour une poignée de sable                                          A Michel B


Plaine de Malara - en début d’Orphéa, saison des Soirs.

Le soleil est brûlant, les Hommes assis sur leurs montures ou debout, restent immobiles. Leurs visages sont maquillés, leurs yeux entourés de khol, leurs joues peintes des couleurs de leurs clans, leurs cheveux enduits de graisse et leurs torses enfin peints de couleurs vives ou ceints dans des toiles renforcées de cuir.

Ils vont se battre, certains vont mourir, tous vont souffrir. Certains perdront bras ou jambes.
Ils vont se battre pour une plaine, une plaine désolée mais une plaine au cœur de leurs légendes et de leur mythologie, plus précieuse que leurs vies.

Elle est la plaine de leurs dieux et de leur Histoire.
De l’histoire des Hommes qui de tout temps ont affronté Démons et Bêtes sombres.
Ils portent leurs étendards vers le ciel ; les prêtres un peu à l’écart invoquent les dieux, prient pour la victoire.
Mais qu’elle sera la victoire ? Et la paix sera-t-elle durable ?

Au milieu de ses guerriers, Seteus, homme-dieu, domine. De ses yeux clairs cernés de noir, il regarde la plaine, il regarde ses hommes, il est tête nue, son visage buriné n’est pas peint, il n’appartient à aucun clan, il est le dieu vivant, chef des Hommes.
Sa chemise rouge bat au vent, il va se battre et porter son peuple à la victoire pour conserver, pour lui et ses descendants, ce lieu magique, où les Forces du Bien et du Mal s’affrontent depuis toujours et où toujours le Bien, le Bien des Hommes l’a emporté sur les Démons et les Bêtes.

Il a quitté voici plusieurs semaines sont palais de Tanis, il y a laissé ses femmes, ses enfants et sa dernière maîtresse, la si féline Agar, fille du désert, belle et sauvage, issue de la lignée des Schaatt.
Sa beauté et sa rage ont fait d’elle une femme libre préférant le statut de maîtresse à celui de dernière épouse.
Agar voulait venir se battre à ses côtés mais il a refusé formellement sa présence car il se méfie de ses envoutements ; les dieux d’ici pourraient prendre ombrage de cette déesse du désert du Nord.

Les dieux de Malara ne peuvent souffrir d’autre présence, la plaine de Malara est unique et ne doit pas être prise par ses ennemis.
Face aux Hommes, descendant des Montagnes des Toges, se dressent les Démons et les Bêtes qui se sont unis pour vaincre.
Leurs chefs respectifs, Aliocha et Mira, sont assis sur des chamadraux géants, monstres alliant l’endurance et la résistance des animaux du désert avec leurs tailles immenses, les faisant les plus rapides coursiers de la plaine.
Formant avec leurs gigantesques montures des centaures puissants, Aliocha et Mira ne craignent ni la fatigue, ni la soif, ni la chaleur brûlante du lieu.

Aliocha est un satrape, peuple noir, issu des montagnes au-delà des Toges. Les satrapes ont pour caractéristiques leur force et leur souplesse les rendant invulnérables aux jeux des Palestres, où leurs athlètes ont toujours vaincus ceux qui osaient les défier. Les satrapes sautent si loin qu’ils semblent parfois voler au dessus du sol.

Le peuple de Mira, les Lourds, sont bien différents. Ils sont ronds, joufflus à l’air jovial mais leur poids n’a d’égal que leur cruauté, pire que les Hyènes, monstres ailés qu’ils ont su domestiquer car ils leur ressemblent.

Aliocha et Mira sont aussi différents que l’eau et le feu mais ils ont su s’unir pour vaincre les Hommes et gagner la plaine, cette plaine de Malara, pays des dieux mais surtout de la richesse noire.

La richesse noire, source de toutes choses, du feu, de la chaleur, du toit des abris, monnaie des échanges, la richesse noire appelée aussi Pétros du nom du dieu du sol, jaillit librement dans toute la plaine.

Seteus le sait, perdre la richesse noire, laisser Pétros, le dieu liquide aux mains de ses autres peuplades signifie la mort de son peuple, sa disparition de cette région sienne depuis que la mémoire des ancêtres se souvient.

Pétros restera sien.

Il admet cependant au fond de lui-même avoir fait des erreurs, erreurs qui aujourd’hui l’ont amené ici dans cette grande bataille dont il aurait pu éviter la violence prévisible.

Comment en est-il arrivé là ?

Tout est parti de la ville de Maât voisine de Tanis où les femmes sont si belles mais si malfaisantes qu’elles font rapidement du meilleur des Hommes, une épave ou un traitre. Les femmes de Maât lui ont pris son fils ainé, Toumos, l’ont vendu à Mira qui aujourd’hui allié d’Aliocha réclame en rançon, la plaine et les sources de Pétros.
Toumos est tombé dans un piège. Jeune héros magnifique, adulé de son peuple, il est parti rejoindre celle dont on disait que les pierres les plus précieuses ne pouvaient égaler l’éclat de ses yeux verts, la belle Korinthia, reine des Galaxidy.
De cette femme, il tomba éperdument amoureux et … après s’être laissée séduite, elle le remit à Mira qui en contrepartie lui rendit sa sœur, enlevée comme esclave depuis plusieurs années.

Mira, chefs du peuple des Lourds, retient Toumos et provoque son père à la guerre. Seteus n’a pas eu le choix, vaincre ou son fils mourra.

Les armées sont en face l’une de l’autre attendant sous le soleil l’étincelle ou l’erreur qui mettra le feu aux poudres. L’erreur viendra des Hommes, un guerrier reput de fatigue lâche soudain  la corde de son arc. La flèche part et vient se planter dans le genou d’un chamadraux, la bête hurle et se cabre, les peuples ennemis rugissent et s’élancent l’un vers l’autre dans une poussière étouffante.

Seteus d’abord surpris, s’est élancé lui aussi jetant une dernière fois un regard vers les prêtres guettant un assentiment, mais rien la poussière opacifie tout et le corps à corps commence.

Sur la colline opposée au mont Araht où se tiennent les prêtres, une silhouette a bougé. Sur son cheval caparaçonné d’étoffes multicolores et épaisses, la belle Agar retire le long burnous de laine blanche dont elle s’était enveloppée. Elle libère ses cheveux, descend de sa monture et observe la scène.
Devant elle la bataille fait rage, les Lourds et les Satrapes sur leurs chamadraux se déplacent à une allure vertigineuse, des hyènes survolent les combattants, plus terrifiantes que dangereuses tant qu’elles restent dans les airs, au sol leurs morsures seraient redoutables.
Les Hommes se défendent, eux aussi ont amené quelques animaux puissants et terrifiants tels les Olifants et les Charpes volants.

Bêtes, Hommes et Monstres s’entremêlent dans une lutte sans merci.
Agar a repéré Seteus grâce à sa tunique rouge. Elle aime Seteus d’un amour passionné et sauvage mais elle aime aussi Toumos dont la jeunesse et la beauté l’ont toujours attiré.
Agar est une sorcière et Agar a peur, peur de la colère de Seteus quant il apprendra que Toumos a été enlevé à cause d’elle, car c’est elle Agar qui l’a livré à Korinthia, sa propre fille.

Elle doit faire libérer Toumos et aider les Hommes à vaincre. Sa vie en dépend.
Agar décide d’un plan, elle invoque Pétros, le dieu liquide du sol. Ses invocations sont puissantes et rapidement se dresse devant elle une colonne sombre à l’odeur d’huile, la richesse noire.
-         « Que me veux tu Agar, sorcière du Nord, il y a bien longtemps que ton peuple n’est pas venu jusqu’ici ? ».

La voix de Petros ne fait qu’une avec la colonne et semble se diffuser dans l’air.

-         Je suis venue te demander la victoire de Seteus
-         Parce que tu as trahi son fils
-         Parce que j’ai sauvé ma seconde fille
-         C’est vrai mais regarde cette guerre devant toi, cette guerre dont tes manigances sont la cause. Je ne t’aime pas Agar, tu es une mauvaise femme.
-         Je suis ce que je peux ma vie n’a pas été facile
-         Oh avec ta beauté, elle aurait pu être toute tracée
-         La vie n’est jamais toute tracée Pétros !

Elle se jette à genoux.

-         Ô Pétros, dieu du sol que je vénère aujourd’hui, aide moi à arrêter cette guerre et sauve l’homme que j’aime.
-         Lequel, Agar ? Tu en aimes plusieurs je crois, Seteus ou Toumos ?

Agar est anéantie, comment sait-il cela ?

-         Parce que je suis un dieu et que tu n’es qu’une sorcière
-         Ne me demande pas de choisir, Petros
-         Je ne pourrai en sauver qu’un seul,
-         Je ne peux pas choisir,
-         Alors t’en pis pour toi, j’agirai selon mon bon vouloir en laissant les choses se faire toutes seules.

La colonne disparait, Agar se ressaisie.

-         Réfléchie se dit elle, que peux-tu faire ?

Elle se souvient alors d’un sortilège rarement utilisé et qui consiste à se transformer en flamme pour incendier des lieux ou des ennemis. Tournant rapidement sur elle-même, elle devient en effet une flamme et part vers la bataille laissant son cheval en haut de la colline.
La flamme descend vers la plaine où elle rencontre des traces de richesse noire qui sur son passage s’embrasent immédiatement.

Soudain les armées sont cernées par le feu. Seteus au cœur du brasier ne sait que faire. Mira et Aliocha détalent laissant leurs chamadraux au milieu de l’incendie. Bêtes et hommes s’affolent et s’éparpillent.

Seteus est enveloppé par l’incendie mais bizarrement il est porté hors du brasier. Il se retrouve près des prêtres qui le saluent et le proclament vainqueur.

Seteus a vaincu. Ses guerriers plus morts que vifs l’entourent, ils sont heureux, la plaine de Malara restera leur.

Les trompettes raisonnent. Au loin sur la colline d’en face, une poussière s’élève comme si un cheval au galop quittait le désert.

Seteus est à sa joie, encore une fois il a gagné sur les Satrapes et les Lourds, encore une fois Pétros, le dieu liquide lui a été fidèle. Il demande aux prêtres de chanter pour sa gloire.

Quelques heures ont passé, les Hommes se soignent comme ils peuvent et s’apprêtent pour le retour à Tanis.

Seteus observe la plaine, une colonne noire vient de se dresser au loin, elle s’approche, serait-ce le dieu Pétros ?  Il est déjà venu à lui.

La colonne s’approche, elle n’est pas comme d’habitude, elle semble courbée. Maintenant à quelques dizaines de mètres de lui, la colonne se déplie et Seteus reçoit à ses pieds le corps de son fils Toumos, mort.

Sa douleur est atroce, son cœur explose, lui qui a tant fait la guerre n’aurait jamais imaginé une douleur plus atroce. Son fils chéri, son Toumos, le plus beau, le plus valeureux de ses enfants est mort. Il ne s’en remettra jamais.

-         Pétros, hurle-t-il, pourquoi cela, pourquoi ? J’ai toujours été ton ami, qu’ai-je fais pour mérité cela ?
-         Toi rien répond Pétros, mais d’autres ont choisi, c’était lui ou toi. Tu es en vie, remercie moi de t’avoir sauvé.
-         J’aurai préféré être mort que de voir mon fils mort à ma place
-         Depuis quant les humains décident-t-ils de leur vie ou de leur mort, se sont nous les dieux qui en avons le choix. Malara reste tienne, la richesse noire aussi ; tu perds ton fils, ainsi vont les choses.

La colonne noire se recule et disparait à vive allure dans le désert.

Seteus pleure son fils mais pense à sa maitresse, la belle Agar. Il est temps de rentrer à Tanis.
Isabelle 2011
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Un conte de Noël                                                                           A Stéphane T.

5 décembre - La scène se passe dans un appartement.
Julien, 14 ans, et sa mère ont une conversation animée à propos de Noël.

- Julien, qu’est ce que tu veux pour Noël ?
- Un IPad 4G
- Un quoi 4 quoi ?
- Un IPad 4G, tu comprends rien !
- Oh Eh, je peux tout de même de demander ce que c’est à la fin !
- C’est une tablette numérique 4ème génération
- Génération de quoi ?
- Du téléphone, tu m’énerves !
- Toi aussi tu m’énerves Julien avec tes machins, combien ça coûte ?
- 500 €
- 500 € ! Non mais ça va pas mon garçon, tu crois que je vais mettre 500 € dans un truc pareil. Tu crois que je les fabrique les sous ?
- D’abord c’est pas un truc, c’est…
- C’est non ! Trouves autre chose.
- J’ai pas d’idée
- Et bien tempi. Tu sais qu’on va chez Roger à Noël
- J’irai pas
- Comment ça t’iras pas, tu vas venir par la peau des fesses si il faut. Il y aura ton père et Dominique, Roger, sa sœur et ses deux voisins. Ca va être sympa, en plus ils ont de la neige…
- J’irai pas, j’irai pas, j’irai pas
- Et pourquoi
- Parce que ça passe pas
- Ca passe pas, qu’est ce qui ne passe pas,
- Le téléphone portable…


3 semaines plus tard – Nous sommes chez Roger. Roger est l’oncle du père de Julien, François. C’est un vieux garçon, très gentil. Il a toujours vécu à Sainte Eulalie, hameau de la Bourboule, dans la vieille ferme familiale qu’il rénove petit à petit. Il est fermier et fait un peu d’élevage.

En ce 24 décembre, la neige est tombée abondamment et le paysage s’est habillé de blanc. Le temps semble s’être arrêté à Sainte Eulalie, le temps et le bruit, le bruit et le téléphone…

Autour de la table, il y a Roger, François, sa nouvelle femme Dominique, la mère de Julien, Nicole, une vieille tante ainsi que deux voisins de Roger.
Il fait chaud, Roger a fait une magnifique flambée et une jolie table. Tous sont rouges de chaleur, de bien boire et de bien manger.

Julien après avoir fait sa mauvaise tête parait remis et dans le fond plutôt content d’être là.
C’est l’heure des cadeaux. On s’échange les uns pour les autres, des livres, des CD, des figurines de verre toute brillantes et de bonnes bouteilles de vin.
Le voisin a fait pour chacun de petits objets de bois dont une jolie voiture pour Julien.
Tout le monde est heureux.

Quand soudain Roger arrive avec un grand carton, c’est son cadeau pour Julien.

-         Tiens mon garçon, c’est pour toi,
-         Qu’est ce que c’est, c’est lourd ?
-         C’est pas lourd mais fragile, très fragile, fais attention.

Julien un peu narquois ouvre le carton. C’est un choc, dans le fond du carton sur un peu de paille, il y a un agneau tout petit.

-         Il est né hier dit Roger, il est pour toi. Tu n’as pas de bête, à ton âge j’avais déjà des chiens, des chats et même un veau donné par grand père
-         Mais Roger je ne peux pas le prendre à l’appart
-         Je sais bien, je vais te le garder mais il sera à toi et quant tu viendras, tu t’en occuperas. Je ne le vendrais pas ;
-         A non Roger, jure, tu le vendras jamais
-         Mais non c’est le tien. Comment tu l’appelles ?
-         Tintin !

Tous se sont rassemblés autour de Tintin qui dort. On le met sous le sapin, Julien le porte à bras, on fait des photos. Puis il faut le rendre à sa mère. La fête continue jusque tard. On chante même de vieilles chansons.

Le lendemain matin, Julien et sa mère se retrouvent tous les deux, elle encore un peu endormie, lui déjà habillé et actif, il est allé voir Tintin, le caresser un peu ;

-         Tu es déjà dehors
-         Oui je suis allé voir Tintin avec Roger, c’est le plus beau de tous, il est avec sa mère
-         Tu vois, toi qui ne voulais pas venir, tu es content
-         Oh oui
-         Tu as un animal à toi maintenant, c’est grave, c’est important, c’est une vie et tu en es responsable
-         Oui, je sais mais il ne sera pas tout le temps avec moi
-         On viendra plus souvent avec ton père aussi. J’aime cet endroit. Tu le verras grandir, il te reconnaîtra. Il faudra que tu lui achètes à manger, avec tes sous.
-         Oui, c’est normal. Dis maman on pourrai pas revenir vivre par ici dans une maison, on est bien ici et papa est pas loin
-         J’aimerai bien aussi, il faut voir avec mon boulot … mais dit donc et le téléphone, ça passe pas !

Julien sourit en coin.

-         Je m’en fiche du téléphone, c’est les copains, c’est pareil les tablettes je m’en fiche aussi mais c’est les autres, ils en ont tous
-         Alors mon Julien il faut se fiche des autres et de leurs affaires. Fais ton chemin à toi !

Julien réfléchit

- T’as raison, au fond, je m’en fiche de tous ça, ce qui compte c’est nous tous et maintenant j’ai Tintin.
Isabelle 2011
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Les Kangourous n’ont pas d’arête.                    A Michel B qui a trouvé le titre.

Australie –Décembre 2010.

Antonin Lepif, le célèbre détective, passait les fêtes de Noël en Australie. Noël si l’on peut dire, il roule sous un soleil de plomb, il fait 35°C à l’ombre.
Il repense à cette étrange intuition qui le poussa un pluvieux matin de novembre à ouvrir internet, réserver un billet, faire une valise, comme ça d’un coup, et hop après 24 heures d’avion, le soleil, l’Australie.
Il dira plus tard qu’il avait reçu comme un appel.

Il faut dire qu’Antonin mène une enquête, depuis plus de 6 mois, sur la disparition d’un jeune couple, Aimée et Désiré Leloup, partis un beau matin pour la Touraine et qu’on ne revit jamais.

Rien, archi-rien, le grand spécialiste des affaires obscures, Antonin Lepif, n’a rien trouvé, pas une trace, pas de réservation, aucun témoin, rien sauf un petit bout de papier tombé sous la table de la cuisine sur lequel on pouvait lire : les kangourous n’ont pas d’arête !

Tous les parcs zoologiques de Touraine passèrent au peigne fin, à la loupe, rien ni Aimée, ni Désiré n’avaient laissés de traces…seulement un souvenir. Un gardien de parc de loisirs se rappelait d’un jeune couple à la recherche d’attractions avec des kangourous. De fil en aiguille, de kangourous en kangourou, Antonin Lepif débarqua à Sidney, persuadé d’être sur une piste dont il ne savait rien.

Et son enquête rebondit, Sidney fût plus intéressante que toute la Touraine réunie, on avait vu Aimée et Désiré, un jeune couple français un peu lunaire recherchant un parc d’attraction avec des kangourous.

Antonin Lepif reste septique. Installé à l’Hôtel de la Lune, là où auraient dormis les Leloup, il gratte le moignon de son bras gauche arraché lors de la poursuite d’un criminel. Le type était armé d’un hachoir et ne rata pas son coup.
Réajustant sa prothèse métallique, Antonin réfléchit. Qui sont ces Leloup ? Pas de famille connue, seule une amie, un peu bizarre voire excentrique, s’était inquiétée d’eux allant même jusqu’à faire le siège de son appartement pour qu’il s’occupe de l’affaire.
On les décrit sympathiques et lunaires mais qu’en est il vraiment ?
Et surtout que pouvait bien signifier ce message trouvé chez eux : les kangourous n’ont pas d’arête.

L’idée lui vient de taper cette phrase sur le google australien et bingo super-bingo, il y a une réponse : il existe un parc d’attraction portant ce nom près d’Alice Springs. On peut y passer la journée, se loger. Sa décision est prise, il faut y aller.

Ici en Australie les distances sont immenses. En trois jours, après l’avion, le train, la voiture, il arrive à Alice Springs.
Dans cette ville grande mais provinciale, Antonin se fait vite remarquer avec son bras métallique et son appareillage de poliomyélitique, polio contractée quant il était petit.
Cette silhouette appareillée est impressionnante et souvent on l’évite, les petits enfants se retournent sur son passage.
Mais Antonin Lepif n’en a cure, malgré la chaleur, l’étrangeté de sa personne, il poursuit son enquête coûte que coûte.

Il fait lourd à Alice Springs, le ciel est plombé et l’orage menace. Malgré tout après plusieurs dizaines de kilomètres hors de la ville, apparaissent devant lui les vestiges abandonnés du parc d’attraction «  Les Kangourous n’ont pas d’arête ».

Sinistre ambiance, un grand portail rouillé autour duquel sont accrochés de vieux kangourous en bois peint, sert de porte d’entrée. Là s’étendent à perte de vue de vieux manèges en assez bon état malgré tout avec leurs personnages peints, leurs chevaux de bois multicolores et de nombreuses figurines de bois, de plastiques, de métal, très bien imitées, figées dans des poses très naturelles.
Antonin est surpris, que signifie tout cela ? L’endroit est désert, immobile mais comme habité par ces choses, hommes et bêtes silencieux.

L’orage gronde, l’atmosphère se charge soudain en électricité palpable. Il fait lourd et humide. Sa chemise lui colle à la peau, il se déplace péniblement, trainant la jambe dans un grincement léger de métal.

Antonin Lepif est sur ses gardes, des yeux le regardent, il en est sûr. Des yeux mais lesquels ? Dans toutes ces têtes peintes, bêtes et hommes confondus, lequel, lesquels sont vivants ?

Son rythme cardiaque s’accélère, l’orage éclate, la foudre tombe, soudain les manèges démarrent. Tout se met en route, musique mouvements mais aussi des rires et des cris qui sont diffusés par des haut parleurs. Une odeur de sucre, de barbe à papa se mélange à ces bruits, à l’orage, aux trombes d’eau. Les manèges sont illuminés ainsi qu’une multitude de lampions et d’ampoules multicolores.

Antonin a peur, il sort son arme, un Beretta, conscient cependant qu’elle ne pourra pas grand-chose contre ce qui l’attend.
Ce qui l’attend, il ne le sait pas encore, il sent que seule la nuit lui donnera la clef.

La pluie tombe et la nuit avec elle. Antonin s’est assis, attends, quant soudain il les voit, arrivant de partout, tous ces personnages de bois se sont animés, ils parlent, ils marchent, arrivent rapidement faisant cercle autour de lui.

-         Voulez vous êtres des nôtres ? une voix s’élève fluette et chevrotante.
-         Vous êtes Aimée ?
-         Oui
-         Qu’est ce que vous faites ici ?
-         Nous attendons la lune
-         La lune ?
-         Oui la lune, la lune immense de ce désert australien. C’est nos amis, ici qui nous on dit de venir, ils nous ont envoyé l’adresse.
-         Les kangourous n’ont pas d’arête ?
-         Oui c’est un code, un lieu de retrouvailles, nous allons y inviter notre amie, vous savez celle qui est restée en France.
-         Pourquoi la lune ?
-         Vous le savez, pourquoi poser la question ?

Antonin sent son cœur battre la chamade, serait il entouré des ces monstres, il les connaît, il les a déjà combattu mais ici ils sont nombreux, nombreux et menaçant autour de lui. Il essaie de gagner du temps.

-         Mais pourquoi ici dans ce parc, pourquoi cette transformation en statue ?
-         La tranquillité Monsieur Lepif, avec l’orage nous reprenons vie régulièrement, avec la lune nous devenons nous même et partons ventre à terre attaquer ces gras moutons si nombreux dans ce beau pays. Et puis nous revenons, reprenons nos places sur ces manèges, buvons le philtre préparé par nos maîtres et ni vu ni connu, redevenons statues de bois. Qui nous retrouvera ?

Soudain les nuages se séparent, la lune comme une immense roue de feu apparaît. Antonin terrifié se replie sur lui-même, se protégeant comme il peut de son bras métallique.
Il ouvre un œil puis deux. Il est entouré d’une meute noire, hurlante, montrant les crocs. Aucun ne l’approche, un sifflement dans le lointain et tous partent, courent ventre à terre vers la plaine.

Antonin est seul, éberlué par ce qu’il vient de voir. Tout à coup un bruit, des lumières, une voiture ; elle s’arrête, une haute silhouette en descend.

-         Hello, Mister Lepif. Where are you ? I’m the shérif.
-         Je suis là.
-         OK, you speak english ?
-         Non
-         Ahh… ; the frenchies ! Well, je parle français, un peu. Vous avez vu eux ?
-         Oui, ils viennent de fuir vers la plaine
-         Bah, encore tuer moutons, fermiers en colère
-         Vous connaissez leur existence
-         Oui, depuis toujours, toujours ici ils ont habité. Vous avez de la chance, pas manger vous ni attaque. Ils pas en forme.

Quelle veine se dit Antonin, les loups garous étaient mal lunés !
Il regarde le shérif s’éloigner, que porte t-il sous son bras, un sac ?
Que fait il maintenant, il le vide dans une sorte d’abreuvoir à l’entrée… «…Buvons le philtre préparé par nos maîtres… ».
Antonin Lepif décide de partir rapidement.
Isabelle 2011
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Le Petit Collège                                                          A Caroline K

Dormans – An de grâce 1360 – au château

En cet hiver 1360, le froid semble avoir arrêté toute vie. A Dormans, rien ne bouge. La petite cité vit au ralenti. Couchés tôt, levés tard, ses habitants d’habitude si actifs ont déserté les lieux.
Derrière les remparts, les boutiquiers ont fermé leurs étals, les artisans finissent leurs travaux et les paysans rentrés au logis en profitent pour fabriquer quelques menus objets qui vendus au marché leur rapporteront quelques pièces. Seuls les mariniers du quartier Saint Nicolas sont encore affairés, ils craignent que le gel persistant finisse par bloquer leurs embarcations et stopper le commerce.
Les rouleurs de bois sont les plus à plaindre, aucun tronc ne passe par ici en cette période de l’année.

En cette fin de journée, plus personne n’est dehors, chacun est rentré se réfugier qui dans sa pauvre cabane, qui dans sa masure au faible feu de bois, d’autres dans des demeures plus confortables où leur seront servies soupes chaudes et venaisons.
D’autres encore sont au château.
C’est le cas de Jean, seigneur de Dormans, évêque de Beauvais dont la demeure ancestrale se trouve ici en cette vallée de Marne, en cette province de Champaigne.
Jean est un homme riche, sa famille outre cette propriété, possède à Paris un immeuble de pierre sis entre le Louvre et le Châtelet.
Comme son frère Eudes, il est évêque. C’est un homme pieux, simple mais aimant être obéît et craint.

En cette veille de Mardi-Gras, Jean s’apprête à commencer le carême, il est seul chez lui, laissant les festivités à ses sœurs Porcaire et Denyse, et à ses neveux qui s’encanaillent sur les bords de la Seine.
Il a choisi de passer l’hiver en sa campagne répondant ainsi à son caractère de plus en plus taciturne.
A l’approche de la tombée de la nuit, assis dans sa chaire, il fait face à la cheminée où pétille un bon feu. La pièce est sombre, seule la flambée l’éclaire.

Il regarde les flammes, il repense à sa jeunesse, aux jeux qu’il menait dans ce château provincial. Mardi Gras était un grand moment de l’année où paysans et seigneurs se mélangeaient en des danses joyeuses, courant des sarabandes colorées. Avec un masque tout le monde se ressemble.
Il songe à Adeline, la fille de sa nourrice. Elle était là, si belle, si rieuse. Adeline son amour de jeunesse avec qui il eut sûrement été heureux.
Adeline et ses tendres baisers dont il ressent encore la chaleur sur ses lèvres.
Mais aujourd’hui, Jean est seul. Jamais il ne s’est remit de cet amour mais jamais non plus il n’aurait pu l’épouser, sa famille le destinant à l’Eglise. Il ne pouvait désobéir.

Jean en son château attend, il attend maître Albert, un érudit d’origine allemande, qui enseigne la philosophie et la logique.
Maître Albert dont les enseignements sont courus, œuvre à Paris en ce quartier que l’on dit latin car c’est la langue que parle les étudiants venus des royaumes voisins, suivre les cours des plus grands philosophes et théologiens de l’époque.

Jean a confié une mission à Maitre Albert, repérer les meilleurs élèves de son Petit Collège.

Le Petit Collège est devenu en quelques années une véritable institution locale. Jean l’a créé en 1350 pour que les enfants pauvres puissent apprendre les connaissances principales, la lecture, l’écriture et quelques opérations de calcul. L’enseignement y est gratuit mais réserver aux natifs de la cité.
Jean le sait, de loin des femmes, paysannes ou bourgeoises, viennent accoucher ici pour que leur nouveau né bénéficie de ce privilège. Privilège qui peut encore s’accroitre. Si l’enfant est doué, repéré par ses maitres, il peut être doté d’une bourse et finir ses études au Grand Collège Dormans Beauvais à Paris et recevoir l’enseignement des meilleurs maitres.

Jean est fier de cette mission qu’il s’est donné, fier de la réussite de certains petits élèves qui sont devenus précepteur, soldat ou prêtre.
En cette période de fête, il attend donc les recommandations de maitre Albert pour les prochains boursiers.

Justement le voici.

-         Bien le bonsoir Monseigneur Jean,
-         Bien le bonsoir maitre Albert asseyez vous près de moi, profitez de ce bon feu. Qu’en est-il de nos élèves ?
-         Ils sont modestes cette année, bons garçons, bien éduqués mais modestes, seuls deux d’entr’eux s’élèvent au dessus du mitan.
-         Qui sont-ils ?
-         Deux frères, les Clertant, Toussaint et Jean.

A ces mots l’évêque de Beauvais sent son cœur s’emballer, Clertant, les enfants d’Adeline.

-         Les frères Clertant qu’ont-ils de mieux que leurs camarades ?
-         Ils sont plus fins en tout, la logique surtout est leur fort. Ils sont à l’aise dans le langage, écrivent le latin sans une faute et manient assez bien le calcul. Je ne voie pas de reproche à leur faire, ils sont droits, bien embouchés, bien tenus, respectueux de leurs maitres qui ne m’ont en dit que du bien. Jean surtout m’a surpris par sa vivacité, Toussaint par son calme et son aspect posé.

Jean, Jean, Adeline a appelé un de ces fils Jean. Lui a-t-elle donné ce prénom en souvenir de lui ? Pense-t-elle encore à lui ?

L’évêque n’en put plus, soudain il se lève, arpente l’étroite chambre à la grande stupéfaction de maitre Albert peu habitué à de tel mouvement d’humeur.

-         Qu’avez-vous Monseigneur ? Ai-je dit quelques phrases vous déplaisant ?
-         Non point, non point, elles me plaisent plus que je ne saurai dire. J’ai connu la mère de ces enfants qui était la fille de ma nourrice. Elle a vécu ici en ce château.

Il n’en fallait pas plus à maitre Albert pour comprendre l’émotion du seigneur du logis.

-         Ces enfants sont plaisants et bons écoliers, ils seront dignes de l’aide que vous leurs accorderez. Voulez vous les voir ?
-         Non, non, je vous fais confiance, ils seront mes boursiers de cette année. Mais deux de la même famille ne paraitra-t-il pas exagéré ? Je ne veux pas de jalousie.
-         Ils sont bons tous les deux, et à les séparer, je me refuse. Un troisième pourrait être nommé et ferait taire toutes récriminations. Le jeune Raoul Onfray m’a aussi fait bonne impression. Si Monseigneur le permet, ces trois là seront les bienvenus en votre école de Paris.

Jean de Dormans opine, son esprit est ailleurs, il pense à Adeline dont les enfants vont venir vivre chez lui. La vie offre parfois d’étranges coïncidences.

-         Permettez mon seigneur je dois allez préparer mes enseignements. J’ai promis aux clercs de votre Petit Collège de les entretenir de notre nouvelle philosophie.
-         Allez, allez, maitre Albert, je vous souhaite la bonne nuit.

Maitre Albert s’incline, prenant congés. Il descend rapidement l’escalier, passe quelques couloirs et sort sur le parvis du vieux château.
La nuit est tombée, il fait un froid humide du fait des grands bassins qui flanquent l’allée centrale. Le parc est dans la brume.

-         Adeline, où êtes-vous ?
-         Ici maitre Albert

Surgissant du brouillard Adeline s’avance lentement vers l’enseignant.

-         Vous allez attraper la mort en cet endroit glacé.
-         Qu’a-t-il dit, qu’a dit le seigneur Jean ?
-         Il a dit oui, vos fils iront à Paris avec un troisième pour faire taire toute jalousie
-         Que Dieu soit béni, mes garçons pourront apprendre dans un grand collège. Voulez vous aller remercier le seigneur Jean pour moi, maitre Albert.

Albert le saxon réfléchit, il revoit l’émotion de l’évêque à l’évocation d’Adeline. Il entend le même émoi dans la voix vibrante de celle-ci.
Albert le saxon aime l’amour et ses histoires heureuses et malheureuses.

-         Adeline, vous connaissez le château, je crois
-         Oh oui, ma mère y était servante et nourrice. J’y ai été élevée.
-         Vous savez alors où la chambre du seigneur Jean se trouve
-         Oui bien sûr
-         Alors si vous alliez vous-même le remercier.

Adeline réfléchit, un sourire apparait sur ses lèvres.

Malgré le froid, maitre Albert décide de faire une promenade autour des grands bassins.


Une silhouette encapuchonnée entre au château, c’est Adeline qui va retrouver Jean en cette veille de Mardi-Gras.

Isabelle 2011

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Au Paradis des Oiseaux.                                                                          A Damien L.

En Normandie, un matin de printemps – Mars 2012.


Jean Baptiste Pécuchet est un bon bricoleur, aussi après son embauche au Bricorama local, son patron lui a proposé moyennant finances, d’aller aider les clients que la pose de parquet ou de papiers peints rebute.
Sans avoir le chic d’un professionnel, son savoir-faire dépanne plus d’un réfractaire au bricolage maison.

C’est le cas d’Alexandre Bouvard, ornithologue de son état, que tout travail manuel a le don d’exaspérer.
Voilà pourquoi en ce matin de printemps, Jean Baptiste Pécuchet arrive au domicile d’Alexandre Bouvard pour y poser du papier-peint.

Il descend de la camionnette. Qu’elle n’est pas sa surprise, la maison, isolée en lisière de forêt est une demie ruine, sans fenêtre ni porte. Il doit y avoir une erreur.

-         Entrez, entrez, s’élève une voix de l’intérieur, entrez, je vous attendais.

Alexandre Bouvard sort sur le seuil.

-         Entrez, ne soyez pas étonné, c’est bien ici. C’est ma résidence secondaire. Je vis ici seulement l’été, l’hiver, je migre au chaud.

Jean Baptiste s’avance, résidence secondaire ou pas, c’est en très mauvais état, on ne peut pas poser de papier peint là dedans.

-         Bonjour Monsieur, je suis Jean Baptiste Pécuchet.
-         Bonjour Alexandre Bouvard, entrez, installez votre matériel.

L’intérieur de la maison est surprenant. Il n’y a pas de fenêtre, pas de porte mais de grandes plantes de genre bambou, habillent les murs intérieurs. Le courant d’air de ce petit matin frisquet les fait se balancer dans un bruit de roseaux.
Entre ces bambous de grands poteaux de bois supportent des hamacs tapissés de mousse et de duvet.
Jean Baptiste n’a jamais vu cela.

Voyant sa surprise, son hôte tente un mot d’explication :

-         Je vous vois étonné, il y a de quoi c’est vrai. Cette maison est en très mauvais état et j’ai fait en attendant quelques aménagements provisoires de quoi me faire malgré tout un nid douillet.
-         Je vois dit Jean Baptiste, mais on ne peut pas poser de papier peint dans ces conditions. Il faut d’abord mettre des fenêtres et lisser les murs, sinon rien ne tiendra.
-         Mais si, mais si, nous allons y arriver, je vous donnerai un coup de main. Je ne cherche pas que ce soit parfait, juste un peu plus gai et plus propre.
-         Il faut vraiment mettre une porte et des fenêtres monsieur, sinon je vous assure, le papier se décollera tout de suite.

Alexandre est embêté :

-         Ce n’est pas possible, je veux pouvoir sortir comme bon me semble, librement, voilà pourquoi la maison n’est pas fermée.
-         Vous n’avez pas peur du vol.
-         Le vol ! Alexandre éclate de rire, j’adore le vol…

Voyant la surprise de Jean Baptiste, il se reprend rapidement :

-         Je suis ornithologue, j’adore le vol des oiseaux. Certains entrent ici, c’est cela aussi qui me plait.

Jean Baptiste n’en crois pas ses oreilles, quel est donc ce drôle de bonhomme. Pas d’histoire se dit-il, il veut son papier peint, on va le poser.

De la camionnette, il sort tréteaux, rouleaux, colle, tout le matériel et s’installe dans la pièce principale.
Après avoir pris quelques mesures, il déballe le premier rouleau. Le motif est étrange, sur un fond de verdure et de lianes, s’élancent des oiseaux multicolores. Les teintes sont vives, plutôt criardes. Il ne savait pas avoir ce modèle en magasin.

Comprenant sa surprise, Alexandre explique :

-         J’ai eu du mal à trouver ce modèle, il a fallu fouiller dans tout un tas de catalogue, mais le plus dur a encore été le grillage doré, vous ne l’avez pas encore vu, je vais vous montrer.

Il sort alors de la pièce d’à côté, plusieurs gros rouleaux de grillage à mailles fines et dorées.

-         Voilà dit-il, l’idée est de poser ce grillage sur le papier peint.

Jean Baptiste n’en crois ni ses yeux, ni ses oreilles. Quelle est cette idée bizarre ?

-         Vous voulez poser ce grillage sur le papier peint ! Mais enfin monsieur, qu’est ce que ça veut dire, ça va être affreux. Pourquoi vouloir faire cela ?
-         Oui, je comprends que vous trouvez tout ça bizarre mais je vous l’ai dit, je suis ornithologue et aussi étrange que cela puisse vous paraître, je voudrais recréer une cage.
-         Une cage ?
-         Oui, une cage à oiseaux. Avec les oiseaux du papier peint, recouverts du grillage, j’aurai l’impression de regarder tous ces petits êtres volants comme s’ils étaient en volière, vous comprenez ?
-         Oui, je vois.
-         Ca vous paraît sûrement une drôle d’idée mais j’ai besoin de vivre avec mes … mes amis proches.

Jean Baptiste Pécuchet veut sortir de là le plus vite possible. Ce type est fou ou tout du moins un peu piqué, mais il ne veut pas déplaire à son patron, aussi plus vite il aura fini, plus vite, il sera parti.

Il décide donc d’attaquer le papier peint. Après avoir encollé plusieurs lais, il commence  aidé d’Alexandre à poser le mieux qu’il peut sur ce mur crevassé par endroit, le papier. Morceau par morceau, lai par lai, le décor prend forme.
Pas si mal se dit Jean Baptiste, les oiseaux sont bien dessinés, très naturels. Les couleurs un peu vives à son goût, égayent cette pièce délabrée ; avec les bambous, on se dirait dans une serre.

-         Cela me plait beaucoup dit Alexandre une fois le dernier panneau posé. Vraiment beaucoup, c’est encore mieux que je ne pensais.

De joie, il se met à siffler, son chant est mélodieux, très varié ; il fait de véritables trilles.

-         Vous sifflez rudement bien dit Jean Baptiste, moi aussi je siffle bien, écoutez.

Et Jean Baptiste de s’y mettre. Son sifflement est clair, flûté, très musical. Alexandre est aux anges. Il lui répond par un autre sifflement et quelques pas de danse.

Jean Baptiste s’en amuse.

-         Bon si on posait le grillage.

Les deux hommes portent les rouleaux métalliques à bras le corps, s’est lourd et ils ont beaucoup de mal à le monter jusqu’au ras du plafond. Enfin petit à petit, à l’aide de crochets et de clous, le grillage est posé.

L’effet est saisissant, les oiseaux du papier se trouvent derrière un grillage doré, tout à fait semblable à celui d’une volière.

Jean Baptiste au milieu de la pièce contemple ce décor extraordinaire. Par les ouvertures béantes, la forêt parait toute proche. Et soudain, il ne sait plus quel est le dedans du dehors.
Alexandre se remets à siffler de contentement et à sautiller d’un dessin à l’autre, semblant accueillir chacun de ses nouveaux congénères et surprise, attirés par les sifflements et les couleurs, des oiseaux du dehors entrent, regardent, s’installent dans les bambous et chantent eux aussi.

Jean Baptiste se prend à sourire, puis à rire, puis à siffler.

En compagnie d’Alexandre, il se met à danser, sautillant d’un pied sur l’autre comme si un rituel ancien resurgissait du fond de lui.

Alexandre a ôté sa veste polaire, des centaines de plumes multicolores habillent son torse et ses bras.

-         Que c’est joli dit Jean baptiste, je vous envie ;
-         Restez ici dit Alexandre, le nid est assez grand pour deux.

Jean Baptiste semble hésiter, cet endroit lui convient plus qu’il ne saurait dire, même l’air frais ne le gêne plus.
Cependant sa décision est vite prise.

- Non, je vais partir, j’ai une famille à nourrir Monsieur Bouvard ma nichée me réclame.

 Isabelle 2011

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